Sybaris et les origines de la monnaie de bronze. moreRevue Belge de Numismatique, vol. 156, 2010 |
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LOUIS BROUSSEAU*
SYBARIS ET L’ORIGINE DE LA MONNAIE DE BRONZE**
Abstract: A new coin from Sybaris provides new elements that allow to precise the context of the important innovation which is bronze coinage. Its attribution to the period Sybaris IV consents to link this new idea with Dionysios Chalkous and then to strengthen the link with the tradition. It also allows to precise the chronology and to confirm that the innovation came from Magna Grecia.
Au Ve siècle, toutes les régions du monde grec connaissent la monnaie. Quelques cités frappent toujours de l’électrum, mais l’argent s’est rapidement imposé comme le métal monétaire de prédilection. Dans la deuxième moitié du siècle, la monnaie de bronze fait son apparition aux extrémités de la grécité. Dans certains cas, le nouveau métal apparaît d’abord de façon coulée pour bientôt céder la place à un mode de production unique : la monnaie frappée. L’Occident, tant la Grande Grèce que la Sicile, de même que la région nord du Pont-Euxin en sont les précurseurs et développent avant la Grèce un nouveau monnayage d’une valeur inférieure au monnayage d’argent1. Les motivations précises qui conduisirent à ce développement important pour les cités grecques ne sont pas connues, mais il est généralement admis que les monnaies de bronze servirent à remplacer les plus petites dénominations d’argent d’une utilisation moins pratique2. L’origine de la monnaie de bronze dans le monde grec pose toujours des problèmes d’ordre chronologique, en particulier dans la région de la Mer Noire. Malgré cette incertitude, la Sicile est souvent considérée comme le berceau de la monnaie de bronze3. Récemment, toutefois, certains ont
* Louis BROUSSEAU, docteur de l’Université Paris IV – Sorbonne. Rue Falguière 24, F-75015 Paris. Email : louis.brousseau@gmail.com. ** Je remercie François de Callataÿ et Olivier Picard qui ont bien voulu relire ce texte et qui ont grandement contribué à l’améliorer. Qu’ils en soient ici remerciés. 1 O. PICARD, Innovations monétaires dans la Grèce du IVe siècle, dans CRAI, 1989, p. 673 ; ID., La valeur des monnaies grecques en bronze, dans RN, 153, 1998, p. 9. 2 A. BRESSON, L’économie de la Grèce des cités. II. Les espaces de l’échange, Paris, 2008, p. 62 ; N.K. RUTTER, Greek Coinages of Southern Italy and Sicily, Londres, 1997, p. 141, qui, en outre, remarque, p. 66, que la monnaie de bronze apparaît dans des régions pauvres en mines d’argent et M.J. PRICE, The Function of Early Greek Coins, dans Le origini della monetazione di bronzo in Sicilia e in Magna Grecia. Atti del VI Convegno di Studi del Centro Internazionale di Studi Numismatici, Napoli, 17-22 aprile 1977, Rome, 1973, p. 351. 3 M.J. PRICE, Early Greek Bronze Coinage, dans C.M. KRAAY et G.K. JENKINS (éds), Essays in Greek Coinage presented to Stanley Robinson, Oxford, 1968, p. 90-104 ; H. NICOLET-PIERRE, Numismatique grecque, Paris, 2002, p. 168.
RBN, 156, 2010, p. 23-34.
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suggéré que l’innovation venait plutôt de l’Italie du Sud4. Une nouvelle monnaie récemment apparue sur le marché vient en soutien de cette dernière hypothèse. Elle permet en outre de préciser la chronologie de l’apparition de la monnaie de bronze dans le monde grec et, parallèlement, d’apprécier la vitesse de diffusion de cette nouveauté. Nous procéderons donc à un survol des régions concernées pour faire le point sur la chronologie des différentes cités qui émirent précocement un monnayage de bronze. Sicile Examinons en premier lieu les premières manifestations du bronze monétaire en Sicile. Deux cités de l’ouest de l’île semblent avoir initié l’utilisation de celui-ci : Sélinonte et Agrigente. Cette dernière a d’abord émis des objets qui ne ressemblent pas a priori à des monnaies, mais dont les marques de valeurs, la typologie et le système de dénominations confirment qu’il s’agit bien d’objets monétaires et sont dès lors considérés comme tels. Ces pièces sont coulées et forment un cône pour les trois plus grosses dénominations (Fig. 1) et une pastille ovale pour la plus petite (Fig. 2).
Fig. 1 . Trias, Holleman Munten liste 102, mai 1995, 3.
Fig. 2 . Uncia, Münzen & Medaillen 21, 24 mai 2007, 59.
La typologie utilisée est similaire à celle qu’utilise la cité sur son monnayage d’argent, à savoir l’aigle et le crabe. Les marques de valeurs, indiquées par des globules, différencient les dénominations : tetras, trias, hexas et uncia. Ces premiers pas du bronze monétaire à Agrigente ne durèrent pas et ces monnaies en forme de cônes furent bientôt remplacées par de rares monnaies de bronze coulées (Fig. 3)5, avant d’être à leur tour
N.K. RUTTER, op. cit. [n. 2], p. 66 ; A. BRESSON, op. cit. [n. 2], p. 62. Voir pour un autre exemplaire : SNG ANS 1021. Au sujet des cônes monétaires, H. CAHN, dans ses commentaires à la communication de M.J. PRICE, op. cit. [n. 2], p. 359 a d’ailleurs justement remarqué que ni la production ni la circulation ne devait être d’un usage pratique.
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remplacées par des monnaies frappées. U. Westermark6, qui date ces dernières de c. 425-420, proposait pour les cônes une date vers 440. Elle souligne que les cônes et les monnaies coulées sont peu nombreux et que leur production ne doit s’étendre que sur une courte période. On peut penser, avec N.K. Rutter7, qu’elles précèdent immédiatement les monnaies frappées, soit vers 430 av. J.-C.
Fig. 3 . SNG Cop. 64.
À Sélinonte, les premières monnaies de bronze sont également coulées, mais possèdent dès le départ une forme circulaire. La technique de fabrication sera, là aussi, modifiée pour laisser la place à des monnaies frappées. Différentes chronologies ont été proposées pour dater les premiers bronzes de la cité. M.J. Price avait suggéré les dates de 435-415 pour les monnaies coulées et de 415-409 pour les monnaies frappées8. Plus récemment, C. Arnold-Biucchi a souligné que les éléments manquent pour préciser la chronologie. Le trésor CH II, 29 n’est composé que de bronzes coulés, tout comme le nouveau matériel qu’elle publie et qui semble aussi composer un trésor. Elle propose, d’après le style, que les monnaies coulées, d’une faible qualité esthétique, ont précédé les nouveaux tétra6 U. WESTERMARK, The Fifth Century Bronze Coinage of Akragas, dans Le origini… op. cit. [n. 2], p. 13. Elle souligne également que les trésors sont de peu d’utilité pour préciser la chronologie puisqu’ils sont tous plus tardifs. 7 N.K. RUTTER, op. cit. [n. 2], p. 142. On peut, par ailleurs et quoi qu’il soit malaisé d’y apporter une réponse, s’interroger sur les raisons qui conduisirent Agrigente à fabriquer des monnaies sous cette forme. Le fait que le bronze monétaire en soit à ses premiers pas et qu’il n’y avait pas encore de modèle canonique peut en partie expliquer cette originalité ; un peu comme la technique incuse à la fin du VIe siècle en Grande Grèce. 8 M.J. PRICE, Selinus, dans Le origini… op. cit. [n. 2], p. 86. Il suggérait aussi qu’il s’agissait d’un monnayage privé (token coinage). Voir à ce propos les objections fondées de C. ARNOLD-BIUCCHI, Some New Cast Bronze Coins from Selinus, at the ANS, dans R.G. DOTY et T. HACKENS (éds), Italiam fato profugi Hesperinaque venerunt litora : Numismatic Studies Dedicated to Vladimir and Elvira Eliza Clain-Stefanelli, Louvainla-Neuve, 1996, p. 19. C. HOWGEGO, Ancient History from Coins, Londres, 1995, p. 7, considère aussi les premiers bronzes comme des tokens. Quant à Chr. BOEHRINGER, Tradizioni e innovazioni economico-monetali dei Greci dell’Occidente viste da oggi, dans Eredità della Magna Grecia. Atti del trentacinquesimo convegno di studi sulla Magna Grecia, Taranto, 6-10 ottobre 1995, Tarente, 1996, p. 118, il doute de leur caractère officiel.
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drachmes et didrachmes qui apparaissent vers 440. Elle date dès lors les bronzes coulés vers 450-4409.
Fig. 4 . Tetras, Ponterio 151, 14 nov. 2009, 8020.
Or, l’aspect esthétique inférieur de ces monnaies coulées tient en partie du fait de sa technique de fabrication comme en témoigne l’exemplaire très bien conservé que nous illustrons (Fig. 4). Faire précéder le groupe de bronzes coulés des nouveaux tétradrachmes uniquement sur le style nous semble aventureux. Il n’est, par conséquent, pas nécessaire de placer ces monnaies coulées avant les « beaux » tétradrachmes et didrachmes. Nous sommes plutôt de l’avis de N.K. Rutter et plaçons ces premières monnaies de bronze vers 430-42010, soit approximativement à la même période qu’à Agrigente. La cité émit ensuite des monnaies de bronze frappées11 qui sont nécessairement antérieures à la destruction de la cité en 409. Pour ce qui est des autres cités de Sicile, nombreuses sont celles qui émettent du bronze avant la fin du Ve siècle. Himère, qui débute aussi par de rares monnaies coulées, ne frappe pas avant 425-42012, Camarina après 42413, Gela vers 420-40514, Ségeste vers 42015, Messine vers 42516 et finalement, Syracuse vers 42017. On peut constater que l’innovation du bronze monétaire, qui se manifeste d’abord en Sicile selon une technique coulée avant de voir la technique de la frappe s’imposer durablement, se répand rapidement.
C. ARNOLD-BIUCCHI, op. cit. [n. 8], p. 19. Elle suggère aussi plus loin le 3e quart du siècle. A. CUTRONI-TUSA, Numismatica, dans Kokalos, 43-44, 1997-1998, p. 646-647 suggère une même chronologie. 10 N.K. RUTTER, op. cit. [n. 2], p. 142. 11 Voir par exemple : CH V, 13 (trouvé en fouille). 12 C.M. KRAAY, The Bronze Coinage of Himera and « Himera », dans Le origini… op. cit. [n. 2], p. 38. 13 G.K. JENKINS, The Fifth Century Bronze Coins of Gela and Kamarina, dans Le origini… op. cit. [n. 2], p. 189. 14 Ibid. 15 D. BÉREND, Le monnayage de bronze de Ségeste, dans Le origini…op. cit. [n. 2], p. 61. S. MANI HURTER, Didrachmenprägung von Segesta, Berne, 2008, p. 141, elle date cependant l’apparition en Sicile vers 450. 16 M. CACCAMO-CALTABIANO, La monetazione di Messana con le emissioni di Rhegion dell’età della tirannide, Berlin-New York, 1993, p. 112-114. 17 R.R. HOLLOWAY, L’inizio della monetazione in bronzo siracusana, dans Le origini… op. cit. [n. 2], p. 126-127, proposait c. 430, mais voir N.K. RUTTER, op. cit. [n. 2], p. 147, qui abaisse la chronologie.
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La Grande Grèce En Italie du Sud, l’apparition de la monnaie de bronze est aussi très précoce. On a suggéré que l’initiative venait soit de Thourioi soit de Rhégion18 et, avant la fin du Ve siècle, Poseidonia, Velia, Métaponte, Crotone et Caulonia frappent à leur tour des monnaies de bronze19. Cependant, des caractéristiques distinguent les premières monnaies de bronze de la Grande Grèce de celles des ateliers pionniers de Sicile : en Italie, les monnaies de bronze sont frappées, et non coulées, dès les premières émissions et elles ne portent pas de marques de valeurs20. À Rhégion, pressentie par plusieurs comme première cité à frapper le bronze en Grande Grèce, il est difficile de préciser la date du début du monnayage de bronze, mais H. Herzfelder a montré que celui-ci présentait des parallèles typologiques et stylistiques avec le monnayage d’argent contemporain, ce qui permet de cerner un cadre chronologique21. Les premiers groupes de bronzes classés par Rutter (groupes I-VI) sont très probablement antérieurs à 425-420 car l’ethnique utilise le gamma lunaire et que la mutation alphabétique a lieu vers cette date22. Ils sont
18 N.K. RUTTER, op. cit. [n. 2], p. 66, hésite entre les deux, mais propose avec prudence Thourioi. A. BRESSON, op. cit. [n. 2], p. 62 ne se prononce pas. Pour M. CACCAMO CALTABIANO, La moneta di bronzo e l’economia delle poleis magno-greche nei sec. V e IV a. C., dans Actes du 9e congrès international de numismatique, Berne, septembre 1979, Louvain-la-Neuve – Luxembourg, 1982, p. 90, l’initiative vient de Rhégion. 19 Pour Poseidonia vers 420, S. GRUNAUER VON HOERSCHELMANN, Die frühe Bronzeprägung von Poseidonia, dans La monetazione in bronzo di Poseidonia-Paestum. Atti del III Convegno del Centro internazionale di Studi Numismatici, Napoli 19-23 aprile 1971, Rome, 1973, p. 23-45 et L. BROUSSEAU, Poseidonia de 600 à 273 av. J.-C. Étude de numismatique et d’histoire, thèse de doctorat inédite, Paris IV – Sorbonne, 2009. Pour Velia : vers 420, N.K. RUTTER, South Italy and Messana, dans Le origini... op. cit. [n. 2], p. 193-218, chronologie reprise par G. LIBERO MANGIERI, Velia and its Coinage, Lugano, 1986, p. 47. Pour Métaponte, dernier quart du Ve siècle, A. JOHNSTON, The Bronze Coinage of Metapontum, dans G. LE RIDER et al. (éds), Kraay-Mørkholm Essays : Numismatic Studies in Memory of C.M. Kraay and O. Mørkholm, Louvain-laNeuve, 1989, p. 121-136. Pour Crotone, N.K. RUTTER, op. cit. dans cette note. Pour Caulonia, N.K. RUTTER, ibid. et G. BRUNI, La rara monetazione in bronzo di Caulonia, dans Gazetta Numismatica, 2, n° 6, 1973, p. 18-24. Voir aussi : N.K. RUTTER, Historia Numorum. Italy, Londres, 2001 (désormais abrégé en HNI) pour l’ensemble des ateliers de Grande Grèce. 20 Certaines marques de valeurs apparaîtront plus tard, en particulier à Métaponte où l’on peut lire en toutes lettres et à Crotone où l’on lit pour triobole. 21 N.K. RUTTER, op. cit. [n. 19], p. 193 ; H. HERZFELDER, Les monnaies d’argent de Rhégion frappées entre 461 et le milieu du IVe siècle av. J.-C., Paris, 1957, p. 35, 60 et 98-101. 22 L. DUBOIS, Inscriptions grecques dialectales de Grande Grèce I. Colonies eubéennes. Colonies ioniennes. Emporia, Genève, 1995, p. 95. Une décennie auparavant le sigma arrondi avait été remplacé par le sigma à angles aigus.
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à placer quelque part dans le troisième quart du Ve siècle23. Ces premiers groupes, peu abondants et constitués de petites monnaies de moins de 1,50g, sont susceptibles d’avoir été émis en l’espace d’une décennie. Aussi, proposons-nous une date vers 435 pour le début des monnaies de bronze de Rhégion. Une nouvelle monnaie apparue sur le marché apporte désormais de nouveaux éléments et pointe Sybaris comme initiatrice de la frappe du bronze en Italie du Sud. En effet, une petite monnaie de cette cité (Fig. 5), à qui aucune monnaie de bronze n’était attribuée à ce jour, vient préciser la chronologie de l’introduction du bronze. Celle-ci possède un diamètre de 11,5mm, pèse 1,60g et porte l’ethnique . Il s’agit soit d’un quart d’obole ou, plus vraisemblablement, d’un huitième d’obole24.
Fig. 5 . Monnaie de bronze de Sybaris, NAC 52, 7 oct. 2009, 35.
La monnaie s’insère dans un cadre chronologique très précis. En effet, l’histoire de Sybaris est jalonnée de destructions et de refondations ; ainsi, on peut distinguer les périodes de Sybaris I, II, III, IV et V25. Après sa première destruction de 510, suite à un conflit avec Crotone, l’opulente Sybaris tentera à plusieurs reprises de se relever en refondant la cité. La chronologie de ces différentes refondations est connue par le témoignage de Diodore de Sicile. En 47626 Sybaris II est fondée, mais détruite à nouveau par Crotone. Sybaris III renaît entre 453 et 44827. Sybaris IV, celle à qui est attribuée la monnaie de bronze, voit le jour en 446 suite à un appel aux Spartiates et aux Athéniens auquel répondirent ces derniers en envoyant 10 navires pour les aider à refonder leur cité, Périclès y ayant sans doute vu une opportunité de renforcer l’influence athénienne en Occident. Mais rapidement, en 444, suite à un renforcement par un
23 HNI, p. 190. N.K. RUTTER, op. cit. [n. 2], indique seulement, p. 66, que la cité frappa très tôt dans la seconde moitié du Ve siècle avec Thourioi. 24 On ne peut donc plus affirmer que les petites monnaies de bronze d’un faible poids, que l’on nomme chalques en Grèce, furent créées par Corinthe : cf. O. PICARD, op. cit. [n. 1], p. 9. 25 Voir L. BROUSSEAU, Un statère inédit de Sybaris, dans BSFN, 63, février 2008, p. 18-22, C.M. KRAAY, The Coinage of Sybaris after 510 B.C., dans NC, s. 6, 18, 1958, p. 13-37. M.H. HANSEN et T.H. NIELSEN, An Inventory of Archaic and Classical Poleis, Oxford, 2004, p. 297-298. 26 Diodore de Sicile, XI, 48, 4. 27 Diodore de Sicile, XI, 90, 3-4 et XII, 10, 2.
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contingent panhellénique envoyé par Athènes28, des tensions éclatèrent entre les Sybarites et les nouveaux colons, ce qui mena à l’expulsion des Sybarites29. C’est alors que Sybaris IV change de nom pour Thourioi. Les Sybarites s’organisèrent à nouveau et partirent fonder un peu plus loin sur les rives de la rivière Traeis, vers 440, la dernière Sybaris V. L’épisode monétaire de Sybaris IV est donc circonscrit dans le temps entre 446 et 444. À cette courte période se rapporte aussi un petit monnayage d’argent composé de drachmes et de trioboles, portant au droit la tête d’Athéna casquée et au revers le taureau à tête retournée avec en exergue l’ethnique (Fig. 6) ou et des oboles avec le même type au droit, mais cette fois avec un protomé de taureau au revers30.
Fig. 6 . Triobole, Paris, coll. de Luynes 564.
Le rattachement de la nouvelle monnaie de bronze à Sybaris IV ne fait aucun doute. Les types sont les mêmes que sur les drachmes et les trioboles, et l’ethnique utilise désormais l’alphabet ionien qui vient d’être introduit31. Elles présentent pour la première fois dans le monnayage sybarite le type d’Athéna, qui sera réutilisé sur le monnayage de Thourioi, mais qui n’apparaîtra plus sur les monnaies de Sybaris V32. Cette identification permet donc de dater la monnaie avec précision entre 446 et 444 et ainsi, d’affirmer que Sybaris est la première cité à avoir frappé du bronze. Elle permet en outre de supposer que Thourioi continua dès 444 les frappes dans ce métal.
Diodore de Sicile, XII, 10, 3. Diodore de Sicile XII, 11, 1. Aristote, Politique, V, 11. 30 Cette rare émission est référencée dans HNI (1752) comme un trihémiobole (références à BMC 35-36, 0,40 et 0,41g). Voir pour un autre exemplaire : CNG 75, 23 mai 2007, 26 (0,38g). Or, son poids en fait plutôt, selon l’étalon achéen en usage à Sybaris, une obole dont le poids théorique se situe à c. 0,45g. 31 Sur les monnaies de Sybaris III, l’alphabet est toujours achéen. 32 Sur l’introduction de ce type, il n’est pas nécessaire de faire intervenir l’influence des Athéniens. Les Sybarites honoraient déjà Athéna par un culte. Cf. Hérodote V, 45, 1.
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De plus, cette monnaie vient renforcer ce que plusieurs avaient pressenti33, à savoir le rôle joué par Dionysios Chalkous34 dans l’introduction de la monnaie de bronze. En effet, ce dernier était l’un des fondateurs de la nouvelle Sybaris IV35. Dionysios, né vers 490-48036, était à la fois homme politique, orateur et poète élégiaque. Athénée, qui reprend un fragment de Callimaque, nous informe qu’il avait été surnommé Chalkous parce qu’il avait tenté de convaincre les Athéniens d’adopter un monnayage de bronze37. Il apparaît clairement désormais qu’il a transporté son idée avec lui à Sybaris-Thourioi et qu’il a réussi à convaincre ses nouveaux compatriotes. La concrétisation de la frappe du bronze qu’il a mise en place à Thourioi, plutôt que l’échec d’imposer son idée à Athènes, a sans doute plus contribué à former sa renommée. Les Grecs ont en effet vite saisi l’intérêt d’émettre un monnayage de bronze et, comme son surnom le prouve, Dionysios Chalkous fut associé avec l’origine de la monnaie de bronze dans la mémoire collective. Avec cette nouvelle monnaie de Sybaris, il est intéressant de souligner que nous sommes face à un cas où les textes et les données matérielles se rejoignent. La monnaie de bronze a été introduite en Grande Grèce, à Sybaris entre 446 et 444, et l’innovation est l’œuvre de Dionysios Chalkous. La Mer Noire Il reste maintenant à vérifier les chronologies de l’apparition du bronze dans la région nord de la Mer Noire. À Olbia, fondée par les Milésiens au VIe siècle38, après l’utilisation de pointes de flèches, communément considérées comme des instruments pré-monétaires39, la première utilisation du
33 M.J. PRICE, op. cit. [n. 2], p. 94 et surtout p. 99. N.K. RUTTER, op. cit. [n. 2], p. 63. S. PSOMA, Le nombre de chalques dans l’obole dans le monde grec, dans RN, 153, 1998, p. 19-20 ; ID., Olynthe et les Chalcidiens de Thrace. Études de numismatique et d’histoire, Stuttgart, 2001, p. 121. 34 Sur Dionysios Chalkous : RE s.v. Dionysios n° 97 ; Der Neue Pauly 3, s.v. Dionysios n° 30. A. GARZYA, Dionisio Calco, dans Rivista di filologia e di istruzione classica, 30, 1952, p. 193-207. 35 Plutarque, Nicias, V, 3. 36 A. GARZYA, op. cit. [n. 34], p. 196. 37 Athénée, Deipnosophistes, XV, 669d = Callimaque fr. 100 d, 24 II, p. 320 Schn. Encore surnommé Chalkous : Athénée, X, 443 d et XIII, 602 c. 38 M. NOCITA, I delfini di Olbia : considerazioni storiche ed epigrafiche, dans AIIN, 47, 2000, p. 217-218. 39 Ibid., p. 220. Pour une chronologie entre le dernier quart du VIe et le deuxième quart du Ve : Gh. POENARU BORDEA et E. OBERLANDER-TÂRNOVEANU, Contributions à l’étude des monnaies pointes de flèche à la lumière des trésors de Jurilovca, dép. de Tulcea, dans R. VULPE (éd.), Actes du IIe Congrès International de Thracologie, Bucarest, 4-10 septembre 1976, II : Histoire et archéologie, Bucarest, 1980, p. 141-150. Pour V.A. ANOHIN, Monety-strelki, dans Ol’viya i yeyo okruga, 1986, p. 78 (non vidi) : entre la 2e moitié du VIe et la 1e moitié du Ve siècle. Pour S.J. SAPRYKIN, Money Circula-
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bronze monétaire eut lieu sous une forme de dauphin. La date de mise en circulation de ces monnaies dauphins pose problème. Peu d’indices peuvent aider à la préciser et les trésors qui semblent les plus anciens sont composés uniquement de monnaies-dauphin40 (Fig. 7). Il en résulte que la chronologie de celles-ci demeure imprécise et fortement aléatoire. Cependant, pour M. Nocita, l’apparition des monnaies-dauphin se situerait au début du Ve siècle41 tandis que, pour S. Saprykin, elles apparaîtraient plutôt dans le troisième quart du VIe siècle et auraient circulé dans la chora jusque vers le milieu du Ve siècle42. On aimerait connaître ses arguments en faveur d’une datation aussi haute. Or, pour M.J. Price, suivi par W. Stancomb43, les monnaies dauphins anépigraphes doivent plutôt être datées du Ve. Il soutient même qu’elles peuvent difficilement être seraient antérieures à 45044, alors que celles qui portent la légende attribuables à la fin du Ve ou au début du IVe siècle45. La chronologie haute de Nocita et de Saprykin ne repose pas sur des arguments chronologiques solides et nous semble beaucoup trop haute46.
tion on Chorai of Olbia and Tauric Chersonesus in Pre-roman Period, dans Presenza e funzioni della moneta nelle chorai delle colonie greche dall’Iberia al Mar Nero. Atti del XII Convegno del Centro Internazionale di Studi Numismatici, Napoli 16-17 giugno 2000, Rome, 2004, p. 74, la chronologie la plus convaincante est le tournant des VIIe et VIe siècles puisque ces pointes de flèches sont absentes des trouvailles de la deuxième moitié du VIe siècle dans la région du Low Bug. Il en conclut que les pointes de flèches sont confinées à la première moitié du VIe siècle. Par ailleurs, M.J. PRICE, op. cit. [n. 2], p. 355, rapporte qu’un poids conservé à l’Hermitage porte une pointe de flèche comme type, ce qui semble confirmer leur caractère monétaire. 40 IGCH 981-994. 41 M. NOCITA, op. cit. [n. 38], p. 220. 42 S.J. SAPRYKIN, op. cit. [n. 39], p. 78. A.N. ZOGRAPH, Ancient Coinage, traduit du russe par H. Bartlett Wells, (BAR 33), Oxford, 1977, p. 192, propose fin VIe jusqu’au début du IVe siècle. 43 SNG Stancomb. Ce dernier les datait auparavant du VIe siècle : W. STANCOMB, Arrowheads, Dolphins and Cast Coins, dans Classical Numismatic Review, 18 (3), 1993, p. 5. 44 M.J. PRICE, op. cit. [n. 3], p. 102 ; ID., op. cit. [n. 2], p. 355. 45 SNG BM I. cf. n° 359-373 et 374-376. 46 Tout comme celle de M. MIELCZAREK, Coinage of Nikonion. Greek Bronze Cast Coins between Istrus and Olbia, dans Actes du XIIIe Congrès international de Numismatique, 15-19 septembre Madrid, Madrid, 2005, p. 274, qui date les monnaies de bronze d’Istros du Ve, peut-être de la fin du VIe siècle, et qui date le monnayage de Nikonion de la première moitié du Ve siècle, mais qui souligne aussi qu’il n’est pas exclu que la légende se rapporte à quelqu’un d’autre que le roi Scythe Skyles. Voir aussi S.J. OCHOTNIKOV, The Chorai of the Ancient Cities in the Lower Dniester Area (6th Century BC-3rd Century AD), dans P. GULDAGER BILDE et V.F. STOLBA (éds), Surveying the Greek Chora. The Black Sea Region in a Comparative Perspective, Aarhus, 2006, p. 82, qui attribue aussi à Skyles ce monnayage.
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Fig. 7 . Monnaie-dauphin d’Olbia, Paris, BN 297.
D’ailleurs, les auteurs de l’Inventory of Greek Coins Hoards étaient conscients de l’incertitude chronologique des bronzes d’Olbia lorsqu’ils rédigèrent leur ouvrage. Ils ont, pour cette raison, souligné que les dates d’enfouissement données étaient approximatives47. Les quelques trésors mixtes incluant de telles monnaies sont pour la plupart datés du IVe siècle48, et même du IIIe dans deux cas49. Un seul est daté de la fin du Ve siècle50. Il n’en demeure pas moins assez certain que l’évolution de l’utilisation du bronze monétaire à Olbia a suivi ces différentes phases : utilisation de pointes de flèches, de monnaies-dauphin, de monnaies coulées (aes grave) (Fig. 8), puis finalement, de monnaies de bronze frappées. Chacune de ces phases ne succédant pas nécessairement à la précédente puisque les monnaies coulées semblent avoir circulé un temps parallèlement aux monnaies-dauphin (IGCH 995). La date d’apparition de la monnaie de bronze à Olbia différera ainsi, selon que l’on considère ou non les monnaies-dauphin comme de véritables monnaies. Leur circulation dans la chora d’Olbia, mais surtout leur présence avec d’autres monnaies dans certains trésors le confirme. Comme elles sont antérieures aux monnaies coulées, elles servent d’indicateur pour dater le début de la monnaie de bronze à Olbia. Mais qu’en est-il des chronologies proposées pour les premières monnaies coulées ? Pour M.J. Price et A.N. Zograph, elles seraient apparues vers la fin du Ve siècle51, tandis que W. Stancomb date cette innovation du troisième quart du Ve siècle52. Tout en admettant qu’il n’est pas possible de trancher avec sûreté, il apparaît plus prudent de suivre Price et d’adopter une chronologie basse. Il est d’ailleurs difficile d’imaginer qu’Olbia ait émis des monnaies de bronze avant son monnayage d’argent qui débute vers 450. Seuls de nouveaux éléments en contexte archéologique pourraient faire remonter la date d’introduction des monnaies-dauphins si l’on veut asseoir la chronologie haute.
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IGCH, p. 130. IGCH 1018-1019 ; 1054 ; 1058 et 1061. 49 IGCH 1063 et 1086. 50 IGCH 995. Il comprenait, outre 6 monnaies-dauphin, une monnaie coulée à la Gorgone (cf. SNG BM, 385-389). 51 SNG IX, n° 377-378. A.N. ZOGRAPH, op. cit. [n. 41], p. 192. 52 W. STANCOMB, op. cit. [n. 43], p. 5. Dans le SNG Stancomb, il indique simplement Ve siècle.
SYBARIS ET L ’ ORIGINE DE LA MONNAIE DE BRONZE
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Fig. 8 . Monnaie coulée d’Olbia, CNG 75, 23 mai 2007, lot 95.
En Grèce En Grèce propre, la monnaie de bronze semble d’abord apparaître à Corinthe ainsi que nous l’enseigne une monnaie de bronze trouvée dans une couche de la fin du Ve siècle53. La monnaie de bronze se diffusa ensuite rapidement dans le nord-est du Péloponnèse, en particulier à Sicyone et à Phlionte54. En Grèce du Nord, elle apparaît aussi avant la fin du Ve siècle chez les Chalcidiens de Thrace55 et, en Macédoine, sous le règne d’Archelaos Ier56. En Ionie, l’apparition semble se rapporter au tournant du siècle57. De nombreuses cités émettront des séries en bronze au début du IVe siècle, dont Thasos dès 39058. En Grèce, en Sicile et en Italie du Sud, on remarque que les systèmes utilisés pour les monnayages de bronze sont différents. En Sicile, les monnaies de bronze sont des subdivisions de la litra ; en Italie du Sud et en Grèce, des subdivisions de l’obole. Mais en Italie du Sud, elles portent les mêmes noms que les petites dénominations d’argent : hémioboles, quarts d’obole et possiblement une ultime dénomination : le huitième d’obole. En Grèce, les monnaies de bronze sont basées sur le chalque, la plus petite unité de bronze59, sur lequel s’élabore un système de multiples. Deux
53 O. ZERVOS, Coins Excavated at Corinth, 1978-1980, dans Hesperia, 55, 1986, p. 203. Voir à ce propos les commentaires d’O. PICARD, Monnaie et circulation monétaire à l’époque classique, dans Pallas, 74, 2007, p. 117-118. 54 S. PSOMA, op. cit. [n. 33], 1998, p. 20 et n. 4 ; S. PSOMA, op. cit. [n. 33], 2001, p. 122. 55 Ibid., p. 27. 56 O. PICARD, op. cit. [n. 53], p. 118. 57 K. KONUK, War Tokens ? The First Bronze Coins of Ionia, dans Proceedings of the International Numismatic Congress, Glasgow 2009 (à paraître). 58 O. PICARD, op. cit. [n. 1], p. 675. Ce dernier mentionne également, O. PICARD, op. cit. [n. 53], p. 118, n. 28, qu’une monnaie de bronze fut découverte en Crète dans un dépôt clos dans les années 425 et qu’un trésor de monnaies de bronze est datable des années suivant 413 en Ionie. 59 L’hémichalque existe-t-il ? Dans le trésor de Phygela, certaines monnaies possèdent des poids inférieurs à 0,50g. Voir SNG Turkey I : The Muharrem Kayhan Collection, Istanbul et Bordeaux, 2002, pour les exemplaires du trésor de Phygela : Pitane
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systèmes coexistent selon l’étalon auquel il se rapporte : l’un se divisant en huit chalques (étalon attique), l’autre se divisant en 12 chalques (étalon éginétique). S. Psoma a remarqué, en s’appuyant sur un fragment d’Aristote de la constitution d’Agrigente et d’Himère, que ce dernier donne l’équivalence entre la litra sicilienne et l’obole éginétique. La litra divisée en douzièmes, sixièmes, quarts et demis, pourrait alors attester l’origine occidentale du monnayage de bronze60. Pour conclure, on peut désormais, à la lumière de la nouvelle monnaie de bronze de Sybaris, affirmer que la monnaie de bronze est apparue en Italie du Sud avant la Sicile. Elle y est apparue entre 446 et 444 à Sybaris, puis a continué à être frappée à Thourioi dès sa fondation. Il semble certain que l’innovation soit à relier avec Dionysios Chalkous. De là, la monnaie de bronze s’est ensuite diffusée à Rhégion, avant de s’étendre aux nombreuses cités de Grande Grèce. Elle passe vraisemblablement en Sicile via Rhégion où les cités d’Agrigente et de Sélinonte furent les premières à l’adopter. D’Italie du Sud, l’idée d’un monnayage de bronze passa à Corinthe61 et de là, se diffusa dans le nord-est du Péloponnèse et peut-être dans la Grèce du Nord. L’antériorité de l’emploi du bronze à Corinthe par rapport à la Macédoine n’est pas encore établie. À Olbia, la situation est plus difficile à cerner, mais il semble que l’innovation soit indépendante. Il semble aussi qu’il soit difficile d’admettre une chronologie antérieure à la moitié du Ve siècle pour les monnaies-dauphin, et de la fin du Ve siècle pour les monnaies coulées.
n° 70, 0,38g ; Éphèse n° 147-188, de 0,27g à 0,97g ; Colophon n° 368-371, 0,92 à 1,40g ; Magnésie du Méandre n° 393-394, 0,62 à 1,00g ; Milet n° 488-489, 0,70 à 0,71g ; Myous n° 507-511, 0,48 à 0,81g ; Phygela n° 543-583, 0,34 à 0,85g ; Samos n° 648-662, 0,40 à 0,86g ; Halicarnasse n° 761, 0,75g. Cependant, cette dénomination n’est pas attestée dans les sources. 60 S. PSOMA, op. cit. [n. 33], 1998, p. 22. 61 La similarité de technique et de poids semble indiquer que la transmission a eu lieu de l’Italie vers Corinthe, et non de la Sicile.