La circulation monétaire dans l’Orient séleucide (Syrie, Phénicie, Mésopotamie, Iran) more

dans V. Chankowski, F. Duyrat (éd.), Le roi et l’économie. Autonomies locales et structures royales dans l’économie de l’empire séleucide. Topoi, Supplément 6 (2004), p. 381-424.

LA CIRCULATION MONETAIRE DANS L'ORIENT SELEUCIDE (Syrie, Phenicie, Mesopotamie, Iran) A carefull comparative study of the circulation of coins in the Greek and Hellenistic world remains a pium desiderium of all the students of ancient economic history. M. Rostovtzeff 2 La diversite et I'etendue geographiques de l'empire seleucide, revolution de ses frontieres rendent 1'etude de sa circulation monetaire complexe. En outre, l'usage de la monnaie n'est pas le meme selon que Ton se trouve en Phenicie ou sur le plateau iranien. Pour simplifier la tache, j'ai ecarte l'Asie Mineure : la presence de nombreuses cites grecques qui utilisent la monnaie depuis 1'epoque archai'que, les passages d'une domination a une autre durant l'6poque helle- nistique font de 1'etude des pratiques monetaires de cette region un sujet en soi. Je n'ai pas non plus pris en consideration le numeraire de bronze. Sa circulation plus limitee ne peut etre apprehendee qu'a condition d'entreprendre un inven- taire exhaustif des trouvailles faites en fouille. Je me suis done limitee a Vana- lyse des tresors monetaires recenses dans VInventory of Greek Coin Hoards et dans les huit premiers volumes de Coin Hoards 3. lis regroupent un total de 381 tresors qui n'est en rien exhaustif. 1. Je dois de tres vifs remcrciemenis a Sophie Vatteoni qui a dcssin6 les cartes qui accompagnent cet article. Toute erreur serait neanmoins de ma responsabilitd. 2. rostovtzeff 1939, p. 277. 3. Je n'ai pour 1'instant pas cu acces a Coin Hoards IX paru en 2002. Je n'ai pas integrd non plus la liste de tresors sdleucidcs publiee par Houghton, Lorber 2002. Topoi, Suppl. 6 (2004) p. 381-424 382 f. duyrat Tableau 1. Repartition des 381 tresors Periode Syrie 55 26 Seleucide: 96 Lagide : 87 Total: 183 264 Satrapies orientates Total Avant 332 c. 332-300 Apres 300 12 14 91 67 40 274 Total 117 381 Je n'ai consulte aucune publication particuliere de trouvaille, bien qu'elles aient tendance a se multiplier et qu'elle soient toujours pleines d'enseignements. Mais la bibliographic aurait alors largement depasse" le cadre d'un simple article. Mon idee etait plutot de degager un panorama general de la circulation monetaire dans l'empire seleucide et de tenter une breve synthese en m'appuyant sur les reflexions souvent deja tres approfondies de mes predecesseurs, au premier rang desquels se trouve G. Le Rider. II est d'usage de rappeler que l'etude des tresors ne peut en aucun cas donner une idee precise de ce que fut la circulation monetaire antique 4 : ces ensembles ont ete enfouis par leurs proprietaires a des fins d'epargne ou de sauvegarde dans des moments de crise. lis n'ont pas ete recuperes pour des motifs qui nous echappent. lis ne fournissent done qu'une vision partielle des pratiques monetaires, deformee par les mauvaises raisons qui nous les ont faits parvenir : la guerre, la mort subite d'un individu, bref, autant de causes aleatoires que nous ne pouvons pas mesurer. Par ailleurs, l'intensite de l'exploration du sol n'est pas la meme partout et tous les pays n'ont pas une politique de preservation aussi efficace. Le nombre de decouvertes faites sur le littoral mediterranean doit sans doute aussi beaucoup aux fortes densites de peuplement actuelles de ces regions, en comparaison des etendues semi-desertiques de 1'interieur5. Cette mise en garde faite, il n'en demeure pas moins que le nombre croissant de tresors connus et analyses est une source qu'on ne saurait negliger. C'est d'ailleurs precisement sur leur nombre que je vais appuyer mes commentaires. J'ai choisi de les repartir en trois periodes inegales : avant la conquete macedonienne, entre c. 332 et c. 300, entre c. 300 et la fin du Icr s. avant notre ere. 4. Voir la mise au point de Howgkgo 1995, p. 88-90. Sur les motifs dc la circulation des monnaies d'argent, voir LERidier 1991, p. 210. 5. Les zones dc peuplement privilegie de 1'Antiquitd elaienl cependant sensiblement les memes. LA CIRCULATION MONETAIRE DANS L'ORIENT SELeUCIDE 383 I. Du VIe s. a la conquete macedonienne Tableau 2. Avant 332 Periode Syrie Satrapies orientales Total VP s. 1 1 2 Ve s. 12 0 12 IVe s. 42 (1 AE) 11 53 Total 55 12 67 Les deux premieres cartes rassemblent les tresors enfouis avant l'arrivee des armees macedoniennes en Orient. Elles regroupent 67 tresors dont seulement 12 proviennent de Mesopotamie, d'Iran et des satrapies les plus orientales. A une exception pres (Apadana de Persepolis, IGCH 1789, av. 511), ces derniers sont tous du IVC s. et ont ete retrouves le long du cours inferieur de l'Euphrate, sur le rebord occidental du plateau iranien et en Afghanistan (carte 1). Les monnaies perses ne predominent pas: elles apparaissent dans 5 trdsors seulement 6 et dans trois cas, elles sont tres minoritaires. II n'y a la que la confirmation de ce qu'avait deja demontre D. Schlumberger 1. C'est la variete de provenances, majoritairement etrangeres, souvent grecques 8, qui domine partout. L. Milden- berg a montre que 1'empire perse se caracterisait par la variete de ses approvi- sionnements monetaires : emissions royales, monnaies de satrapes, monnaies provinciales (Samarie et Judee), importations etrangeres, imitations orientales de chouettes atheniennes, monnaies des dynastes et des cites de 1'empire 9. La composition des tresors recenses confirme cette analyse. Un seul tresor est accompagne d'objets (CH VIII 90), un autre presentait des monnaies atheniennes coupees (CH II 47). La plupart sont de tres petite taille : 7 lots contenaient moins de 10 monnaies. Cette relative faiblesse de la thesaurisation illustre vraisemblablement un usage reduit de la monnaie qui n'est que rarement evoquee dans les textes. Quand les comptes babyloniens signalent des istatirru (stateres), leur valeur est indiquee en mines et en shekels d'argent, c'est a dire selon les etalons traditionnels qui montrent qu'ils ont ete peses 10. Cette pratique explique qu'on les trouve parfois associes a des objets precieux ou qu'on les ait coupes comme de petits lingots a debiter. On est done dans une zone de metal pese H. 6. IGCH 1747, 1748, 1790, 1791, 1830. 7. Schlumberger 1953. 8. 6 tresors : IGCH MAI, 1790, 1820, 1830, CH II45, 47. 9. mildenberg 1995. 10. vargyas 2000, p. 516-517. 11. Voir Joannes 1994 ; le Rider 2001, p. 170. 384 F. DUYRAT Cette dispersion contraste avec la forte concentration des 55 trouvailles provenant de la facade mediterraneenne, essentiellement a proximite de la cote entre Seleucie de Pierie et Gaza (carte 2). Si on ne connait qu'un seul tresor du VIe s. dans cette region, 12 sont dates du Vc s. et 42 du IVC s. Leur repartition geographique connait une evolution : la moitie des tresors du Vc s. sont situes dans le nord de la Phenicie et de la Syrie 12, alors que ce n'est plus le cas que de 9 sur 42 dates du IVC siecle 13 : a cette epoque, toute la cote phenicienne et pales- tinienne ainsi que Parriere-pays - Syrie du Nord, Beqaa, Galilee - sont bien representes. La nature de la thesaurisation evolue aussi : au Vc s., aucune trouvaille n'excede 113 monnaies, toujours en argent; 3 contiennent des bijoux ou des lingots, mais elles sont toutes situees a 1'interieur des terres, dans l'Antiliban (CH VIII 45), en Jordanie (IGCH 1482) et a Massyaf (IGCH 1483). Les deux derniers ont aussi livre des monnaies coupees 14. II semble done qu'au Vc s., en dehors de la cote, l'argent etait encore pese. Enfin, I'origine des pieces thesau- risees est tres variee et frequemment etrangere a l'Orient. Athenes occupe bien sur la premiere place avec 8 tresors sur 12. On trouve aussi des pieces de Mace- doine, Thrace, Chypre, Egine, les Ties de l'Egee (Thasos, Naxos, etc.), etc. Le tresor de Massyaf contient meme des monnaies de Sicile. Les ateliers orientaux sont minoritaires. Les objets precieux ne disparaissent pas completement au IVC s., mais ils deviennent residuels 15 : le tresor d'Arwad (CH VIII 123) et un autre de locali- sation indeterminee (CH VIII 126) contenaient des objets precieux. Celui d'Arwad est original car en plus de monnaies, d'objets en argent et d'une pointe de fleche en bronze, il a aussi livre des statuettes en terre cuite, ce qui en fait probablement un depot votif 16. La thesaurisation se fait toujours exclusivement en argent - le plus gros tresor depasse 965 monnaies -, a 1'exception du tresor de Beyrouth (IGCH 1500, vers 332) qui contient 6 bronzes de Tyr. Au IVC s., la nouveaute reside aussi dans la composition de ces lots. Les monnaies pheniciennes ont detrone les chouettes atheniennes : elles sont presentes dans pres des trois quarts des tresors 11. Les atheniennes et leurs imi- 12. 6 tresors sur 12 : IGCH 1479, 1480, 1481, 1483, CH I 14, VI 5. La region de Gaza a livre; 3 tresors. 13. Soil 21,42% des tresors du IVe s.: IGCH 1486, 1487, 1488, 1490, 1494, 1495, CH VIII 81, VIII 123, VIII 144. 14. NlCOLET-PlERRE 2000, p. 112. 15. Moins de 5% des tresors contre 25% au siecle precedent. 16. ELAYl, ELAY1 1990. 17. 31 tresors (73,8%); 18 lots sont meme exclusivement composes de pheniciennes. la circulation monetaire dans l'orient seleucide 385 tations locales figurent encore dans un tiers des trouvailles !8, confirmant la confiance que leur portent les populations de la frange cotiere. H. Nicolet-Pierre, a partir d'un catalogue de 19 tresors contenant des monnaies a types atheniens, parvient aux memes conclusions : « Ensuite apparaissent des pseudo-atheniennes aux types du Vc s., mais dans des ensembles immobilises, au plus tot, dans le premier quart du IVC s. Les pieces atheniennes de c. 450-410 sont, la aussi, entieres et pas en morceaux. Mais elles sont nettement minoritaires » 19. Nombre de ces « chouettes » sont de fabrication egyptienne ou orientale mais leur bonne facture rend la distinction des tetradrachmes authentiquement atheniens tres delicate 20. Face aux atheniennes et a leurs imitations, la production des ateliers pheniciens occupe desormais une place pr6ponderante 21. Elle voyage cependant differemment selon l'atelier d'origine comme l'ont montre J. et A.G. Elayi en se fondant sur les tresors et les monnaies isolees : « A la circulation intra-terri- toriale des monnaies de Byblos, s'oppose la diffusion large mais quantitati- vement Iimitee des monnaies d'Arwad, et la diffusion large et massive des monnaies de Tyr et surtout de Sidon » 22. En effet, si la production de Byblos n'a ete que rarement retrouvee en dehors de son territoire, les monnaies des trois autres ateliers apparaissent frequemment dans les tresors de la cote comme dans ceux de Mesopotamie, de Transeuphratene en general, de Cilicie et d'Egypte. En Transeuphratene, la zone d'enfouissement du IVe s. ne s'etend pas au dela du Bargylos, de l'Antiliban et du Jourdain. Les monnaies isolees y sont aussi extremement rares avant la conquete mac6donienne 23. Les tresors component des monnaies de provenance plus strictement orientale que durant la periode precedente : pheniciennes, imitations locales d'Athenes (5 tresors), perses (4), philisto-arabes (3). La region subvient desormais largement a ses propres besoins en numeraire. L'autre nouveaute est que toute la frange cotiere a livre des tresors du IVC s, d'Al Mina a Gaza, alors que les trouvailles du Ve s. se 18. 15 tresors (35,7%). 19. nicolet-Pierre 2000, p. 117. Catalogue qui souligne le caractere incomplet d'une recension fondee exclusivement sur IGCH et CH I-VIII, ce qui ne fausse pourtant pas les conclusions gdndrales que j'en tire. D'autres 6tudes ont reccmmenl ete' consacrdes a la circulation des chouettes en Transeuphratene (voir Nicolet-Pierre 2000, p. 107). 20. nicolet-pierre 2000, p. 118-119. 21. Ce phenomene a deja ete observe par A. Davesne pour la Cilicie : a partir du moment ou s'ouvrent des ateliers locaux, leur producuon remplace progressivemenl celle des ateliers etrangcrs, notamment d'Athenes qui, apres 413, peine a produire ses tetradrachmes, les Spartiates ayant mis en fuite les esclaves du Laurion (Davesne 1991 cite par le rider 2001, p. 184-185). 22. elayi, Elayi 1993, p. 386. 23. auge 2000. 386 f. duyrat concentraient en Syrie-Phenicie du Nord et autour de Gaza. Une etude d'A. Lemaire (1995) utilisant Ies tresors, les monnaies de fouilles et celles de collections publiques et privees precise 1'image de la circulation monetaire en Palestine : avant 450, on ne trouve presque aucune monnaie. Ensuite les ateliers orientaux sont bien represented, avec des zones de circulation privilegiees pour les ateliers de Tyr (entre le lac de Galilee et Ake) et Sidon (en Palestine centrale), c'est-a-dire dans les regions d'influence traditionnelle de ces deux cites. G. Le Rider ayant distingue les deux zones de 1'empire perse, celle qui utilise la monnaie, en bordure de la Mediterranee, et celle qui pese le metal, a Test de l'Euphrate, conclut qu'entre les deux zones, « probablement les usages monetaires variaient selon les lieux et les personnes en presence » 24. S'il faut se fier au temoignage des tresors, puisque la monnaie de bronze n'est pas repandue a cette epoque et qu'il ne faut done rien attendre des fouilles, la Transeuphratene interieure ne devait pas faire grand usage de la monnaie. La Jordanie, ou la prospection archeologique, officielle ou non, est bien developpee, n'a presque pas livre de tresors pour cette periode. Qu'esperer alors de la steppe syrienne ? II. L'episode alcxandrin Tableau 3. c. 332-300 Periode Syrie Satrapies orientales Total Total 26 (AV : 2) Alex : dans 96 % des tresors 14 Alex : dans 43 % des tresors 40 Je nomme ainsi la periode qui s'etend de c. 332 a c. 300. Elle se caracterise par un bouleversement mondtaire sans precedent que mes prospections sur la circulation monetaire en Egypte 25 et sur la circulation de I'or d'Alexandre 26 confirment largement. Dans la zone mediterraneenne, les monnaies d'argent et d'or aux types d'Alexandre envahissent le marche et en chassent toutes les autres devises durant un laps de temps assez court (carte 3). 24. Le Rider 2001, p. 170. 25. Duyrat a paraltre (1). 26. Conference sur Tor d'Alexandre, Centre G. Glotz (Sorbonne), 17 novembre 2003, non publiee. la circulation monetaire dans l'orient seleucide 387 Syrie, Phenicie Localisation Datation Quantites Varietes OasrNaba IGCH 1506 c.332 40 AR Alex, Phenicie Abu Shushch IGCH 1507 c. 330 62 + 6 AR, 9AE Alex, philisto-arabes, Athenes Liban CH VIII172 325-324 25 AR Alex Saida IGCH 1508 = CH VIII 190 c. 324/3 7200 AV Panticapee, Philippes, Phil II, Alex, Cios, Pergame, Rhodes, Pnytagoras, Ptolemee Icr Syrie ou Liban C//V1II 185 c. 323 175+ AR Alex Palestine IGCH 1509 c. 320 c. 60 AE Alex, Tyr Proche-Orient CH V 26 320 15+ AR Alex, Phil III, imitation Adienes (1) Khirbet el-Kerak IGCH 1510 c. 319 118 AR Alex, Phil III, Phenicie Sfirc/GCY-/1511 Apres 318 84 AR Alex Baalbek /GCW 1512 c.315 22 AR Alex, Phil III Phenicie /GC// 1513 c.315 15 AR Alex, Phil III Hammaman, Syrie CH III 24 315 4+ i_Alex Liban Ctf VIII 207 c.315 c. 50 Alex, Phil III Tell Tsippor IGCH 1514 Apres 311 63 AR Alex, Phil III, imitations Athenes Byblos CH II 54 310 22+ AR Alex, Phil III Byblos/GC// 1515 c. 309/8 141 AR Alex, Phil III, Sidon, Ptolemee jcr Alep IGCH 1516 c. 305 3000+ AR Alex, Phil III Jericho Ctf VIII 215 c. 305 12 AR Alex, Phil III Proche-Orient CH VIII 216 305-300 68+ AR Alex Jdita IGCH 1517 Fin 1VU s. c. 400 AR Alex, Sidon Beyrouth IGCH 1518 c. 300 1000 AV, AE Phil II, Alex III Beyrouth /GC// 1519 c. 300 27+ AR Alex, Phil III, Sdleucos Ier Galilee IGCH 1520 c. 300 40+ AR Alex Saida /GCW 1521 c. 300 23+AR Thrace, Amisos Alep, Syrie Ctf VIII 231 c.300 9 AR Alex Ascalon CH VIII 220 305-290 18 AR Alex, Phil III Ce releve montre que sur 26 tresors 11, 25 (96,15%) livrent des alexandres, dans 14 cas (pres de 54%) a 1'exclusion de toute autre monnaie, un seul n'en contenant pas du tout (Saida, IGCH 1521) car il est uniquement forme de drachmes et de divisions frappees dans des ateliers du Pont Euxin. On peut inferer que cette exclusivite n'est qu'apparente. Les numismates qui ont date les tresors de la fin du IVC s. ne contenant pas d'alexandres les auraient simplement places avant la conquete macedonienne. 16 tresors de mon decompte sont 27. Le plus gros (or excepte) - Alep IGCH 1516 - compte plus de 3 000 monnaies d'argent. 388 F. DUYRAT concernes : ils auraient ete enfouis entre 335 et 331 et sont massivement composes de monnaies pheniciennes 28. Les frappes d'alexandres les plus abon- dantes n'ayant en fait eu lieu qu'assez tardivement, surtout a partir de 325 29, il est legitime de supposer que, durant les premieres annees de la domination mace- donienne, les anciens monnayages ont continue de circuler. Mais cela ne fait que concentrer l'observation issue du tableau ci-dessus : le dernier quart du IVC siecle se caracterise par la quasi disparition des monnayages anterieurs dans les trdsors de monnaies d'argent de la cote levantine. Alors que la variete presidait a leur composition jusque vers 332-325, on trouve desormais essentiellement des monnaies royales macedoniennes assorties, parfois, de monnaies locales pheni- ciennes, d'imitations des chouettes atheniennes, de philisto-arabes, puis de lagides et de seleucides. Un trait demeure cependant constant: les ateliers orientaux fournissent l'essentiel des alexandres thesaurises sur la cote, Babylone en tete immediatement suivi par les ateliers pheniciens 30. La production locale suffit done a satisfaire les besoins de l'economie comme e'etait deja le cas depuis le debut du IVC s. Autre nouveaute, on recense pour la premiere fois 2 tresors de monnaies d'or qui se caracterisent par leurs proportions considerables : 7 200 stateres a Saida (IGCH 1508), 1 000 a Jdita (IGCH 1518). Si le premier, date de c. 325, livre des provenances ties variees, le second, vers 300, n'est compose que de stateres aux types d'Alexandre. Le monnayage du Macedonien domine jusque dans les bronzes : les 3 tresors de monnaies de ce metal contenaient des pieces aux types d'Alexandre 31. Mais la circulation du bronze ne saurait etre etudiee a partir des tresors et il faut attendre une synthese fondee sur les monnaies de families pour risquer des conclusions plus approfondies. La repartition geographique des tresors ne correspond pas a celle de la periode precedente. En effet, l'essentiel des trouvailles se situe entre la bande cotiere et la ligne Antiliban-vallee du Jourdain-Mer Morte, le littoral au nord de Byblos n'ayant livre aucun tresor. Au contraire, on en connait quatre dans la region d'Alep. 28. CH VIII 149, 150, 152, 154, 156, 158, IGCH 1495, 1496, 1497, 1498, 1499, 1500, 1501, 1502, 1503, 1504. 29. Voir, entre autrcs, Troxell 1997 ; Le Rider 1996. 30. Duyrat a paraltre (1). En Egypte aussi la circulation mondtaire est envahie par les alexandres, mais ils sont de provenance majoritairement etrangere : Macedoine, Asie Mineure, Syrie-Phcnicie, Babylone. Ce dernier atelier a dans l'enscmble abon- damment exportd sa production vers la Mdditerranee. Voir Duyrat 2003, carte 1, p. 49. 31. Dans deux cas meles a des bronzes de Tyr: IGCH 1507 et 1509. la circulation monetaire dans l'orient seleucide 389 Satrapies orientales Localisation Datation Quantites Varidtes Pres de Babylone CH I 38 = CH 1149 = CII VIII 188 32 c. 323 300+ AR Phil II, Alex, stateres au lion, Hicrapolis-Bambyke ?, imitations Athenes, Pheni-ciennes, side (Sardes), Cos. Babylone IGCH 1749 c. 320 2 AR Alex Niffer IGCH 1750 c. 320 2 AR Alex Kirman-Shah, Iran CH VIII 205 c.315 3+AV Doubles dariques perses Mesopotamie ou Babylonie lffij i ik i /OCn 1 /Dl 315 20 AR Alex, Phil III Suse IGCH 1792 Av. 311 111+AR Alex, Byzance, Cyzique, Milet, Samos, Aspendos, Nagidos, Arados, Sidon, Babylone, Perses Hillah/GC/-/ 1752 Av.310 39+AR Imitations Athenes, Babylone Babylone ? IGCH 1753 Av. 310 7+ AR Imitations Athenes Babylone Chorsabad IGCH 1754 310-305 9 AR Alex, Phil III Medain Saleh /GCtf 1755 IVes. 25 AR Egypto-arabes Mossul IGCH 1756 Ap. 305 88+AR Alex Mesopotamie ou Babylonie IGCH 1757 310-300 43+ AR Athenes, Celenderis, Paphos, Sidon, Tyr, Babylone, Cyrene Mossul IGCH 1758 310-300 8+ AR Alex, Dyrrhachium Pasargades /GC/7 1793 c. 300 4 AR Alex, Phil III La situation des satrapies orientales est passablement differente (Carte 4). Je n'ai denombre que 14 tresors pour la meme periode, tous decouverts en Meso- potamie-Babylonie, sauf deux en Perse 33 et un dans la peninsule arabique (Medain Saleh IGCH 1755). C'est pres de deux fois moins qu'en Syrie-Phenicie pour des territoires nettement plus etendus, mais cela marque une nette augmen- tation par rapport a la periode precedente. La geographie de ces trouvailles privi- legie 1'axe Tigre-Babylonie-Susiane-Perse alors qu'on aurail attendu un parcours suivant le cours de l'Euphrate par Thapsaque 34. Leur composition - ils sont tous dates apres 323 - montre une nette percee des alexandres presents dans 9 tresors (64,28%), dont six fois a l'exclusion de toute autre monnaie 35. La variete des provenances demeure malgre tout pregnante : CH VIII 188 (Babylonie), IGCH 1792 (Suse) et 1757 (Mesopotamie ou Babylonie) se caracterisent par une tres 32. Price 1991. 33. Pasargades IGCH 1793, Kirman Shah CH VIII205 (seul tresor de monnaies d'or). 34. Rdsumd du debat concernant la localisation de Thapsaque dans Sartre 2001, note 152, p. 98. 35. Pres de 43%. IGCH 1749, 1750,1751,1754,1756, 1793. 390 F. DUYRAT grande diversite liee sans doute a la taille de ces tresors36. Au contraire, Ies lots composes exclusivement d'alexandres sont generalement tres reduits : de 2 a 20 monnaies, a l'exception des 88 exemplaires du tresor de Mossul (IGCH 1756). Leur presence dans la circulation monetaire est done moins ecrasante que sur la facade mediterraneenne, ce qui peut paraitre d'autant plus curieux que Babylone est l'un des ateliers les plus productifs ouverts par Alexandre le Grand 37 et qu'il cesse son activite vers 305 38. Le Haut Tigre et le Moyen Euphrate ont livre 8 des 14 trouvailles reper- toriees (57,14%). La Babylonie qui concentre a elle seule 5 tresors se caracterise par 1'utilisation persistante de monnaies de Babylone 39 et d'imitations locales de chouettes atheniennes 40. Au contraire, la Mesopotamie du Nord ne presente que des alexandres dans les tout premiers tresors qu'on y ait retrouves 41. La circu- lation monetaire semble ne s'etre ancree dans cette region qu'a I'extreme fin du IVC s., alors qu'elle est attestee en Babylonie avant la conquete macedonienne. III. L'epoque hellenistique Tableau 4. Apres c. 300 Periode Syrie seleucide Syrie lagide Satrapies orientates IIPs. 22 (2 AV) 17(2 AE) 25(1 AV, 1 AE) IP s. 53 (2 AVAR, 3 AE) 41 (1 AR-AE, 1 AR-AV ; 3 AE, 1 Pb) 37 (2 AV-AR-AE, 8 AE) dont 10 en Bactriane Iers. 21 (3 AE) 29(1 AR-AE; 11 AE) 29 (3 AE) dont 2 en Bactriane Total 96 87 91 Entre 300 et 280, le monde hellenistique se stabilise. Dans l'empire seleu- cide, plusieurs zones de circulation monetaire se distinguent les unes des autres. 36. Respectivcment 300+, 111+ et 43+. 37. Et pas seulemenl pour la production de tetradrachmes aux types du conqudrant. Voir a ce sujet le recapitulatif de Nicolet-Pierre 1999. Pour la seule periode du vivant d'Alexandre (331-323), Waggoner 1979 estimc la production a 99 coins de droit. Newell 1923, p. 151, l'evalue a 172 coins de droit entre 336 et 318. 38. Waggoner 1979, p. 269. 39. Stateres au lion, sides. Voir l'inventaire des frappes babyloniennes dressd par nicolet-pierre 1999. 40. CH VIII 188, IGCHM52,1753. 41. IGCH 1754, 1756, 1758 (ne contienl qu'un hemidrachme de Dyrrhachium). Aucun enfouissement connu avant 310-305. la circulation monetaire dans l'orient seleucide 391 Les plus saisissantes sont les deux zones syriennes : au nord de I'Eleuthdros, la circulation correspond aux criteres seleucides, au sud elle est conditionnee par l'economie monetaire fermee instauree par les Lagides et maintenue par les Seleucides apres 200. a. La Syrie seleucide (Carte 5) La Syrie seleucide regroupe la plus forte concentration de tresors recenses : j'en ai denombre 96 entre c. 300 et ia fin du Icr s. Avec 53 trouvailles, Ie IP s. est deux fois plus productif que le IIP s. (22) et le Pr s. (21) 42. L'evolution siecle par siecle se traduit de la facon suivante : llle s. 20 tresors d'argent, 2 d'or, aucun de bronze Les alexandres sont encore abondamment represented 43, mais dans moins de cas que les monnaies seleucides44 et jamais seuls, contrairement a la periode precedente. G. Le Rider a consacre une etude tres approfondie a la circulation monetaire du IIP s. en Asie Mineure et dans l'Orient seleucide45. L'analyse minutieuse de la composition de 11 tresors enfouis entre c. 275 et c. 225 montre que les alexandres demeurent predominants dans la circulation : a deux excep- tions pres 46, ils representent 70 a 100% des lots. En Orient, les monnaies seleu- cides ont done ete thesaurisees aussi frequemment mais proportionnellement en moins grand nombre que les alexandres 41. II convient de rester prudent: les tresors nous sont generalement connus de maniere incomplete. Mais 1'extreme abondance des alexandres entre 325 et c. 300 justifie qu'on les trouve encore en tr6s grand nombre dans la circulation du IIP s. Les monnaies des Diadoques sont encore presentes. Ainsi trouve-t-on des lysimaques dans 6 lots 48. 3 tresors mixtes ont aussi livre des monnaies lagides : Seleucie (IGCH 1526) vers 250 ; Arados ? (CH VIII 311) vers 230 ; Tarrik 42. Cette observation rejoint celle que je fais en conclusion dc ma these sur Arados : le IF s. est aussi celui de la plus forte production monetaire de la cite (exception faitc des alexandres bien sQr), Duyrat a paraitre (2). 43. 13 tresors dont 2 d'or, 59,09%. 44. 16 tresors dont 1 d'or, 72,72%. 45. Le Rider 1986. 46. Seulement c. 52% des tresors de Mesopotamie (IGCH 1764) et de la base de Sardcs (IGCH 1299). 47. II faut remarquer que, pour « l'Orient sdleucide », Le Rider 1986 n'a en fait utilise" qu'un seul tresor syrien, celui de Bab (IGCH 1534), en Cyrrhestique, pour cinq en Mesopotamie et en Iran : IGCH 1761 (Babylonie), 1763 (Tell Halaf), 1764 (Meso- potamie), 1976 (Kazwin) et CH IV 33 (Mashtal). 48. Le rider 1986, p. 35, fait la memc constatation. 392 f. duyrat Darreh en Iran (CH VIII 312) vers 226-225. La « irontiere » de H. Seyrig est done assez large puisqu'elle englobe toute la Seleucide. Les provenances sont variees. 11 tresors combinent des monnaies de plus de trois origines differentes : alexandres, lysimaques, seleucides, attalides, anti- gonides, etc. On trouve aussi quelques monnaies civiques etrangeres ou orien- tales (Babylone, Arados, Perge, Sinope, etc.). Mais e'est toujours moins que sous les Achemenides et, surtout, l'etalon est desormais uniforme49. On peut d'ailleurs observer que la consequence de l'afflux massif, presque exclusif, des alexandres en Orient et en Egypte a la fin du IVC s. a eu pour consequence une uniformisation ulterieure de l'etalon : par les reformes de Soter comme par le choix seleucide. IIe s. 50 tresors d'argent, dont 2 inixtes (argent et or), et 3 de bronze exclusivement constitues de monnaies locales 50 On trouve encore des alexandres dans plus de la moitie des tresors 51, le dernier etant date apres 118 (CH VIII 476) 52. L'etude de G. Le Rider sur la monnaie utilisee par Seleucos IV pour payer l'indemnite due aux Romains par son pere aboutit aux memes conclusions : « ce numeraire l'emporte toujours sur les autres. Si les alexandres anciens sont devenus maintenant plutot rares, ils sont remplaces par les alexandres frappes par les cites d'Asie Mineure, de Grece, du Pont Euxin, sans oublier Arados » 53. Les monnaies seleucides sont representees dans les trois quarts des trouvailles 54. 3 contiennent aussi des monnaies lagides 55, d'autres des monnaies seleucides de poids « phenicien » 5C. Certains de ces tresors ont etc mis au jour dans des regions relativement eloignees de la frontiere avec les possessions lagides (Maaret en Numan au IP s., Seleucie au IIP s.), ce qui relativise la formule de H. Seyrig : « L'argent lagide, au debut du IP s., ne circulait plus mais 49. le rider 1986, p. 37. 50. IGCfl 1545 (Amrit), 1565 (Antakya), 1566 (Amrit). 51. 26 tresors (52%), dont 5 exclusivement composes de ce numeraire : IGCH 1540, 1541, 1542, CH I 77, C7/VII 100. 52. Metcalf 1998, p. 66 insiste sur la duree de circulation tres longue de certains alexandres qui nous sont parvenus ires uses. Ce phenomene a etc observe par G. Le Rider a Suse et W. Metcalf pour des tresors de Test anatolien el pour eclui de 'Ain Tab dont il propose d'abaisser la datation c. 130-120 en se fondant sur le frai important de ces pieces. 53. Le Rider 1993, p. 53. 54. 37 triors (74%). 55. IGCH 1538 (Dniy6), CH II 81 (Syrie), CH VIII433 (Maaret en-Numan). 56. CH VIII 360 (Citadellc d'Apamee). la circulation monetaire dans l'orient seleucide 393 etait encore conserve dans quelques magots pres de la frontiere syrienne » 51. Et plus loin, a propos des tresors de Ras Baalbek, Dniye et Khan el-Abde, enfouis au IP s. : « Tous trois temoignent qu'au voisinage de la frontiere les etalons tendaient a se melanger dans 1'usage » 58. G. Le Rider a repris cette analyse dans son etude de la politique monetaire des Seleucides apres leur victoire lors de la cinquieme guerre de Syrie 59. La circulation est de plus en plus melee : aux monnaies royales syriennes et etrangeres - on trouve des lysimaques jusque c. 140 60 - s'ajoutent desormais celles des ateliers civiques d'Asie Mineure (21 tresors, 42%). Ceux-ci ont une production particulierement riche : des alexandres jusque dans les annees 170- 160, puis des tetradrachmes a types civiques marques d'une couronne au revers. Elle s'interrompt vers 140, peut-etre par suite de la degradation des conditions politiques en Syrie entre 147 et 139/8 et du developpement de la piraterie cili- cienneG1. O.Hoover et D. MacDonald, analysant un tresor trouve pres d'Antioche, suggerent que l'afflux de tetradrachmes de Myrina en Syrie dans les annees c. 155-145 soit plus particulierement le fruit du soutien apporte par les Attalides a Alexandre Balas 62. La geographie des trouvailles montre une concentration dans la zone cotiere, dans la plaine du Akkar, dans la vallee de l'Oronte et entre cette derniere et la region d'Alep, c'est-a-dire en direction de la Mesopotamie. ler s. 18 tresors d'argent, 3 de bronze Les monnayages civiques syriens dominent la circulation durant cette periode : Arados (6) et Laodicee sur Mer (4) predominent sur le littoral septen- trional qui constitue desormais une zone d'etalon reduit : Arados a abandonne I'etalon attique entre 152/1 et 138/7, date a laquelle elle commence remission de sa serie de tetradrachmes a types civiques de poids local (c. 15,30 g) ; a partir du milieu du IF s., les drachmes aux types ephesiens frappees dans cet atelier ne circulent plus en dehors du territoire de la cite ; apres 120, aucun tresor de cette region ne contient plus de monnaies seleucides ou de poids attique plein 63. O. M0rkholm a montre que ce nouvel etalon regional est rapidement adopte, avec quelques variations, par les cites voisines de Tripolis, Seleucie de Pierie et 57. Seyrig 1973, p. 29 (tresor de Dniye). 58. seyrig 1973, p. 85. 59. le rider 1995, p. 401-402. 60. /GC//1561. 61. le rider 1999, p 57-58. 62. Hoover, MacDonald 1999-2000, p. 115-116. Hypothese deja presente dans Howgego 1995, p. 99. 63. Duyrat a paraitre (2). 394 F. DUYRAT Laodicee sur Mer. Elles forment desormais avec Ie territoire aradien une zone monetaire fermee qui perdure jusqu'en 44 avant notre ere M. A la fin des annees 80, les tetradrachmes de Philippe Philadelphe ou leurs imitations se multiplient dans les trouvailles de Syrie du Nord (6). Un seul tresor contient des monnaies ptolemai'ques en bronze : Kessab (IGCH 1571). b. La Syrie lagide et son integration au royaume seleucide (carte 6) IUC s. 15 tresors d 'argent, 2 de bronze Ces tresors sont exclusivement composes de monnaies ptolemai'ques. La reforme monetaire de Ptolemee Soter a entierement chasse le numeraire anterieur ou etranger de Syrie-Phenicie comme d'Egypte raeme, IIe s. 37 tresors d'argent (dont un mixte argent-bronze et un autre argent-or), 3 tresors de bronze, 1 de plomb La veritable coupure se situe vers 146 : avant cette date, les tresors de la region ne contiennent aucune monnaie seleucide. Suit une periode de transition ou plusieurs tresors rassemblent en meme temps des monnaies seleucides de poids phenicien et des monnaies lagides G5. A partir de c. 138, les monnaies lagides disparaissent completement. La circulation des monnaies de poids allege, lagides comme seleucides, est etroitement limitee a la Coele-Syrie comme l'a montre O. M0rkholm : alors que les tetradrachmes de poids attique frappes a Ake circulent dans tout l'empire seleucide, « the issues of Phoenician coins struck by Alexander Balas and the succeeding kings have never been found, to the best of my knowledge, outside the districts of Phoenicia and Palestine » 6fi. C'est le regne d'Alexandre Balas (150-145) qui marque un tournant puisque desormais, jusqu'ii 7 ateliers emettent des monnaies seleucides de poids lagide 67. Toutes ces productions s'interrompent avant la fin du IP s., que ces villes gagnent leur autonomie ou qu'elles soient conquises par un nouveau maTtre (Alexandre Jannee a Ptolemais en 104/3). G. Le Rider a aussi etudie la circulation de ces monnaies 68: 64. M0RKHOLM 1982, p. 145. 65. IGCH 1591, 1593, 1597, CI1VII 109, VIII462. 66. M0RKHOLM 1967, p. 81-82 : la premiere Emission de monnaies seleucides de poids lagide a lieu sous Antiochos V, mais cllc est exccptionnelle, alors que de Seleucos IV a Demdtrios Ier, tous les rois sdleucides ont frappe des tetradrachmes de poids attique a Ptolemais. Voir LE rider 1995, p. 393-394. 67. Ptoldmai's, Tyr, Sidon, Bcrytos, et occasionnellement Byblos, Ascalon et Tripolis. Chronologie des emissions de poids lagide par atelier: Le Rider 1995, p. 396. 68. Le Rider 1995, p. 399-401. la circulation moni=taire dans l'orient seleucide 395 1. Tresors de Syrie-Phenicie ne contenant que des monnaies de poids lagide : 25 entre ap. 193 et ap. 121 (monnaies lagides et seleucides). 2. Tresors mixtes de Syrie-Phenicie : 3 (Liban CH VIII 459, c. 145 ; Ras Baalbek IGCH 1593, c. 140 ; Khan el Abde IGCH 1597, ap. 138). 3. Tresors de Syrie-Phenicie ne contenant que des monnaies de poids attique : 4 (Liban Revue Numismatique (1992), c. 175 ; Lac de Galilee CH VIII 458, 145 ; Akkar IGCH 1559 ; Waqqas CH VIII472, c. 120). 4. Tresors hors de Syrie-Phenicie contenant des monnaies de poids lagide : Dniye IGCH 1538, c. 190. D'oii la conclusion que les Seleucides ont respecte les habitudes monetaires de la region : « en n'intervenant pas dans la circulation monetaire de la province qu'il avait annexee, Antiochos III se conformait en quelque sorte a la tradition seleucide », suivant en cela 1'exemple de Seleucos Icr qui prefera continuer la frappe des alexandres qui circulaient dans le royaume quand il s'en empara 69. Le meme principe aurait regi la decision prise par Antiochos III de maintenir les approvisionnements en argent venu d'Egypte et les operations de change a l'entree dans la province. Le developpement de frappes seleucides de poids lagide sous Alexandre Balas aurait plus tard ete gouverne par la necessite d'assurer le maintien d'une quantite suffisante de monnaie pour les echanges, le souci de s'assurer les revenus associes a ces frappes ainsi que le prestige inherent, tout en maintenant la production de numeraire de poids attique pour les paiements de soldats ou les commandes passees dans les autres regions de l'empire 70. lcr s. 18 tresors d'argent (dont un mixte argent-bronze), II tresors de bronze Le bronze devient assez courant dans cette region au Icr s. (pres de 38% des trouvailles), popularise notamment par les emissions hasmoneennes que Ton retrouve dans 10 tresors 71 localises jusqu'a Damas au nord, et dans la region d'Hebron au sud, c'est-a-dire dans la zone d'extension maximale des domaines hasmoneens, exception faite de Damas 72. C'est un cas unique au Proche-Orient, la thesaurisation du bronze restant exceptionnelle en dehors des possessions hasmoneennes durant l'epoque hellenistique. 69. le rider 1995, p. 402. 70. le rider 1995, p. 403. 71. IGCH 1611, 1612, 1613, 1615, 1620, 1623,1624, 1625, CT II 128, VIII 522. 72. Carte claire dans l'ariicle de D. Prdvot dans Picard et alii 2003, p. 207. 396 f. duyrat Le premier siecle est aussi ceiui du developpement de 1'autonomic des cites de la cote qui, en Phenicie du Sud, conservent l'etalon lagide pour leurs emissions autonomes 73. c. Mesopotamie et satrapies oricntales (carte 7) La thesaurisation dans les satrapies orientales entre le IIP et le Ier s. se caracterise par une densification en comparaison des periodes anterieures. Limitee a 12 tresors avant 332/1 et 14 entre la conquete macedonienne et c. 300 (ce qui represente deja une nette augmentation), elle passe a 91 lots durant les trois derniers siecles avant notre ere. lis se repartissent de la facon suivante : IIIe s. 23 tresors d'argent, 1 d'or, 1 de bronze Les proportions sont assez constantes d'un siecle a l'autre contrairement a ce que Ton observait sur la facade mediterraneenne ou le IP siecle marque une augmentation de la thesaurisation connue. Des le IIP s., l'accroissement de l'aire de thesaurisation mon6taire est sensible. Elle trace desormais un arc continu qui epouse la forme du croissant fertile : des tresors sont retrouves depuis le nord de la Mesopotamie jusque dans le Golfe arabique avec quelques extensions sur le plateau iranien jusqu'a la Caspienne 74, formant un continuum avec les trouvailles de la facade mediterraneenne. La Bactriane et les regions avoisinantes sont presque absentes, 1'unique tresor repertorie etant fait de monnaies de bronze 75. Cette constatation doit cependant etre assortie d'une mise en garde : ma documentation s'interrompt en 1994, date de la parution de Coin Hoards VIII. Or les decouvertes se sont multipliers depuis dix ans dans cette region et une mise a jour serail necessaire 7f>. Cependant, ('installation d'une monarchic autonome en Bactriane vers le milieu du IIP s. fait virtuellement sortir cette region des limites politiques de mon propos. Les alexandres sont encore tres presents 77, la region du Golfe se caracterisant pas la presence d'imitations de tetradrachmes d'Alexandre 78. 17 tresors (73,91%) contiennent des monnaies seleucides, 6 des lysimaques. On retrouve ainsi quelques traits communs a la circulation de Syrie seleucide a la meme epoque, la quantite et la variete en moins. 73. M0RKHOLM 1984, p. 97 ; voir aussi les rcmarqucs de de Callatay 2002, en particulier p. 87. 74. IGCH 1796, 1798. 75. CH VII 72. 76. Voir 1'article de O. Bopearachchi ici-meme p. 349-369. 77. 16 tresors, 69,56%. 78. CH I 68 (Bahrein), IGCH 1767 (Failaka). la circulation monetaire dans l'orient seleucide 397 H"s. 29 tresors d'argent (dont 2 mixtes contenant aussi de I'or et du bronze), 8 de bronze on de billon. 10 sont localises dans le royaume de Bactriane : 9 d'argent (dont un mixte or-argent-bronze) et un de bronze En dehors de la Susiane, les alexandres sont peu represent.es dans les tresors du IP s. (5 tresors), et tous sont dates avant 150 ce qui indiquerait que la circulation de ces tetradrachmes s'interrompt plus tot en Mesopotamie qu'en Syrie. La region de Suse a en revanche manifestement continue a les utiliser de fagon privilegiee apres 150 : sur 5 tresors de monnaies d'argent, 4 contenaient des alexandres, 5 des imitations d'alexandres 79. Ces dernieres caraclerisaient le Golfe au siecle precedent, et on en trouve encore au IP s.80. G. Le Rider attribue ces imitations aux peuples du nord de 1'Arable (certains exemplaires ont une legende arameenne ou himyarite). Certaines caracteristiques suggerent qu'ils ont ete frappes au IIP s. « lis temoignent de la popularite des types alexandrins aupres des Orientaux et des Arabes, et on s'explique que les Susiens, dont les marchands etaient en contact avec ces derniers le long de la cote orientale et meridionale de l'Arabie, aient conserve les types d'Alexandre sur leurs tetra- drachmes jusqu'au debut du regne d'Antiochos III » 82. La production d'imi- tations indique peut-etre que les exemplaires originaux ne se trouvaient plus en nombre suffisant dans la circulation regionale 82. Mais on peut aussi y voir, comme G. Le Rider, une operation financiere : « Les Gerrheens frapperent eux- memes des alexandres, qu'ils pouvaient utiliser a un taux avantageux dans le royaume seleucide : une telle facilite, accompagnee d'un profit, les encourageait vraisemblablement a accroitre leur activite en Babylonie et en Syrie » 83. Sans surprise, les monnaies seleucides d'argent et de bronze sont presentes dans 21 tresors (soit 72,41%, Bactriane exclue)84. Apres 140, 4 tresors principa- lement situes en Susiane contiennent des monnaies parthes en argent85, 3 autres 79. IGCH 1804, 1805, 1806, 1808, 1809. 80. CH VIII 368. 81. le rider 1965, p. 442. 82. Le tresor de Kuh-i-Tuftan (IGCH 1803, vers 140), en Gedrosie, contenait des imi- tations de monnaies sdleucides. Cela signale peut-etre un manque, comme pour les alexandres dans la region du golfe a la meme epoque. Cette trouvaille presentait en outre la particularite de n'etre composee que de drachmes et de fractions (oboles). 83. le Rider 1997, p. 825. 84. M0RKHOLM 1984, p. 104, indique que, si les monnayages des diffgrents ateliers seleucides sont entierement meles dans les tresors jusqu'en 187, apres cette date, la production des officines occidentales de 1'empire continue de voyager vers Test tandis que celle des ateliers orientaux reste sur place et semble moins volumineuse. 85. IGCH 1804 (Suse), 1806 (Susiane), 1809 (Suse), 1810 (Nehavend). 398 f. duyrat des monnaies parthes en bronze 86. Le passage a cette nouvelle domination ne se reflete que lentement dans la circulation monetaire et en tout premier lieu en Susiane. Cette concentration n'est pas surprenante puisque Suse recoit un atelier monetaire des nouveaux maitres de la region, « probablement des la fin de 1'hiver 140 », c'est-a-dire peu apres que Mithridate I ait pris la ville a Kamniskires d'Elyma'ide 87. Ier s. 26 tresors d'argent (dont deux mixtes argent-bronze), 3 de bronze on de billon. 2 sont localises dans le royaume de Bactriane (argent) Le Icr s. ne devrait pas faire partie de cette etude puisque les regions a Test de l'Euphrate sont desormais perdues pour les Seleucides. Je ne Ten ai cependant pas exclu car les monnaies seleucides continuent d'y circuler en assez grand nombre : on en trouve encore dans 8 tresors d'argent sur 26 (plus de 30%), le plus tardif etant datd apres 31. 5 contiennent des tetradrachmes de Philippe Philadelphe, mais certaines monnaies beaucoup plus anciennes sont aussi repre- sentees : Antiochos III (IGCH 1812, Suse), Antiochos IV (IGCH 1813, Medie ; 1783, Warka), etc. On trouve aussi des alexandres dans trois tresors : a Suse (IGCH 1812), en Medie (IGCH 1813) et a Basorah (IGCH 1785). Les monnaies parthes sont desormais les plus courantes : elles apparaissent dans 16 tresors d'argent (61,5%), 9 fois a 1'exclusion de toute autre monnaie. Les dynastes de Characene assurent leur primaute dans la region qu'ils dominent ou a proximite (5 tresors)88, essentiellement dans la seconde moitie du Icr s.89 G. Le Rider releve la presence persistante de bronzes characeniens a Suse, du milieu du IF s. avant au milieu du IIC s. apres J.-C. II 1'explique par le role commercial crucial de Spasinou Charax (ex-Alexandrie, ex-Antioche), qui « se trouvait placee entre l'embouchure du Tigre el celle de l'Eulaios et devait etre le meilleur port de cette region du Golfe Persique » 90. Enfin, un dernier tresor du Golfe contient des imi- tations tres tardives d'alexandres (Icr s. av., F s. ap. J.-C.)91. Ces micro-regions aux circulations specifiques sont tres caracteristiques de la fin de l'epoque helle- nistique, et pas uniquement dans le royaume parthe 92. 86. IGCH 1779 (Babylone), 1806 (Susiane), 1807 (Suse) el peut-etrc aussi 1811 ? (Nchavend, faux modernes ?). 87. le Rider 1965, p. 356. 88. IGCH 1786 (Bassorah), 1812 (Suse), 1819 (Suse), CH VII 145 (Irak), VIII 539 (lieu inconnu). 89. Apres c. 45, ce qui les exclut de l'dtude de le Rider 1965. 90. le Rider 1965, p. 449, entre aulres. 91. CWV111 488. 92. Voir les remarques de A. Houghton sur le Ier s. ici-meme, p. 66. la circulation monetaire dans l'orient seleucide 399 Le tresor de Nisibe {IGCH 1788) parait atypique dans ce contexte 93; les 623 bronzes qu'il a livres ont des provenances tres diverses comme le souligne H. Seyrig : « Si Ton excepte quelques ateliers rares [...] et quelques ports deja lointains de la Phenicie, toutes les villes de Syrie et de Mesopotamie qui battaient monnaie en ce temps y sont representees. Quand au reste du tresor, il est fourni par les rois Seleucides et par Tigrane, sous forme de pieces gene- ralement tres usees » et parfois meme poinconnees 94. Cette bizarrerie est expliquee de la facon suivante par H. Seyrig : « Vers le temps ou notre tresor a ete enfoui, il n'y avait done pas de monnaie locale de bronze a Nisibe, et la region se contentait sans doute d'une circulation monetaire heteroclite, dont notre tresor donnerait justement un echantillon plausible » 95. Le caractere de zone de passage de la Mesopotamie du Nord se trouve ainsi renforce par cette trouvaille (voir infra): le bronze circule rarement sur de longues distances. Le large eventail d'ateliers represented conforte l'idee d'une region carrefour ou des voyageurs de toutes origines sont susceptibles d'avoir abandonne de la petite monnaie, sans doute acceptee de facon tres originale pour les transactions locales. IV. Caracteres generaux de la circulation monetaire en Orient a l'epoque hellenistique L'etude de ces 381 tresors confirme ce que Ton s'avait deja : le metal roi, a l'epoque hellenistique comme auparavant, reste I'argent96. L'or n'est thesaurise que tout a fait exceptionnellement: on ne le trouve seul que dans 2 tresors sur 271, et mele a d'autres metaux que dans 6 autres cas. Le bronze se repartit de facon differente 91. II reste exceptionnel en Syrie seleucide (6 tresors sur 96) mais connait un reel developpement dans l'ancienne Syrie lagide : 2 tresors au IIP s., 4 au IP s. (dont 1 mixte), 12 au Icr s. (dont 1 mixte) essentiellement concentres dans les territoires hasmoneens 98. De meme, on trouve 12 tresors de bronze et 2 meles d'autres metaux dans la region orientale, repartis un peu 93. Enfoui apres 31. 94. Seyrig 1955, p. 101 et 103 : certains poin§ons deja connus a Doura semble avoir 6t6 utilises pour redonner cours legal a ces monnaies tres usees. 95. Seyrig 1955, p. 103. 96. Voir les tableaux 2 a 4. 97. Je rappelle que la thesaurisation nc donne qu'une vision tres partielle de la circu- lation du bronze. Mais e'est aussi une indication de la valeur relative de cette monnaie : l'accroissement de sa thesaurisation signale une valorisation de la monnaie fiduciaire. 98. Soit au total plus de 20% des 87 tresors recenses. 400 f. duyrat partout (carte 7). Dans tous les cas cependant, i'argent domine de facon ecra- sante la circulation monetaire. a. Geographic de la thesaurisation La geographie de cette circulation se caracterise par de grandes etendues totalement vierges de tresors. Ceux-ci se concentrent en fait sur une etroite bande de territoire qui sinue dans les regions fertiles. Le dessin de cette « voie » paraft difficilement contestable dans la mesure ou, siecles apres siecles, les lots ont toujours ete enfouis sur les memes axes de circulation parfois tres pres les uns des autres comme en Mesopotamie du Nord (ancienne Assyrie). La carte 6 montre une accumulation de tresors toujours dans la merae region cotiere, limitee a Test par la Mer Morte, le Jourdain et l'Antiliban. Quelques trouvailles faites a Test restent cependant minoritaires. La situation differe sur la carte 5 : si la cote est tres bien representee, de meme que la plaine du Akkar, face a Arados, on observe aussi une accumulation de tresors dans la vallee de 1'Oronte et dans la region qui la relie a Alep. Les cartes 7 et 8 permettent de suivre ensuite la ligne de forte concentration de trouvailles qui traverse la Mesopotamie du Nord puis suit le cours du Haut Tigre. On ne compte en effet que deux lots retrouves sur le Haut Euphrate, des bronzes a Doura (IGCH 1770) et de T argent a Tell Ahmar (IGCH 1780), ce dernier se situant sur l'axe ouest-est qui conduit au Haut Tigre. A elle seule, la region de Bagdad-Babylone concentre 8 tresors. Les thesaurisations se poursuivent ensuite sur le cours sud de 1'Euphrate jusqu'au Golfe et a la region de Suse (11 lots). A nouveau, une succession de tresors semble jalonner une route qui conduit de Suse au sud de la Caspienne puis vers l'Asie Centrale, au nord, et la Bactriane, le long du cours de TOxus. De part et d'autre de cette succession de trouvailles s'etendent d'immenses espaces sans tresors connus. Quelques exceptions notables doivent etre relevees : 1'Armenie et la Perse, de meme que les ports de Failaka, Bahrein et Ed Dur, dans le Golfe. Ce trace suscite bien des commentaires et il n'est pas possible de deve- lopper toutes les hypotheses qu'il fait naitre ni de renvoyer a toutes les sources qui evoquent les routes entre la Mediterranee et le Golfe Persique l0°. Ce parcours n'est cependant pas totalement surprenant: les textes de Mari, au debut du 2e millenaire, evoquent deja l'importance de cet itineraire qui privilegie le piemont du Taurus puis celui du Zagros. F. Joannes en a livre une synthese tres 99. Le parcours « Haut Tigre-cours inferieur de 1'Euphrate » est deja perceptible durant le dernier tiers du IVe s.: carte 4. 100. Lors de la presentation de cet article, de nombreuses propositions d'interpretation ont 6t6 faites que je ne peux pas toutes explorer car elles forment a elles seules la substance d'une etude propre. Que leurs auteurs me pardonnent la brievetd du deve- loppement que je prdsente ici: il vise seulement a signaler la coherence des loca- lisations de trdsors et a proposer quelques pistes de reflexion sans rendre grace aux nombreuses suggestions qui m'ont ete faites. LA CIRCULATION MONETAIRE DANS L'ORffiNT SELEUCIDE 401 detaillee qui souligne la multitude des parcours empruntes : « Bien qu'elle ne soit pas formellement attestee dans toutes ses etapes, il est a peu pres sur que la voie majeure de communication est constitute par le piemont du Tur 'Abdin [i.e. la chaine meridionale du Taurus] : elle existe des cette epoque et n'a connu que peu de changements aux epoques posterieures » ; les principaux sites identifies le long de cette voie sont Tell Brak, Tell Leilan et Tell Barri 101. Elle est tres frequentee a la fois par les habitants des nombreuses villes de la Haute Djezireh, mais aussi en tant que « "grand axe" de communications internationales » (p. 343). C'est aussi la route privilegiee par les itineraires de Yale et Urbana 102. Les itineraires du 2C millenaire soulignent aussi le role d'Alep comme carrefour, et l'axe privilege de la vallee de l'Oronte vers la Syrie-Palestine et Damas. Au lcr millenaire, Karkemish et Til Barsip (Tell Ahmar), sur le Haut Euphrate, sont des points de passage particulierement frequentes 103. Les observations de F. Joannes a partir des archives de Mari montrent que la voie dessinee par les enfouissements de tresors de l'epoque hellenistique est en fait extremement ancienne et que, bien que de nombreuses autres routes soient connues des le 2C millenaire, celle de Haute Mesopotamie reste la plus sure. Elle est toujours en usage au ler millenaire. Dans sa these sur Les echanges a longue distance en Syrie-Mesopotamie a I'dge du fer, L. Graslin-Thome precise que « la mise en place de l'empire assyrien n'entrame pas de reorgani- sation importante du reseau. Le plus souvent en effet, les conditions geogra- phiques (reliefs, points d'eau...) determinent la position des routes » 104 ; le systeme routier s'organise autour des trois cours d'eau principaux de Meso- potamie (Euphrate, Tigre et Habur), l'importance de chacun d'entre eux variant selon les epoques, les conditions politiques 105 et les besoins 106. Au Ve s., Ia route royale achemenide de Sardes a Suse decrite par Herodote franchit l'Euphrate tres au nord, a la fronticre entre Cilicie et Armenie, puis traverse la Mesopotamie du nord, franchit le Tigre et suit le piemont du Zagros jusqu'a 101. Joannes 1996, p. 342. Je tiens a remercier lout particulierement Brigitte Lion qui m'a guidee dans la bibliographic mesopotamienne et m'a evitd de m'y egarer. 102. II s'agit d'un itindraire de la premiere moitie du 2e millenaire d6crivant le trajet d'une expedition de Larsa a Emar. Voir la carte de Hallo 1964, p. 87. 103. Joannes 1996, p. 348-349. 104. Graslin-Thome 2003. Laeticia Graslin-Thome a eu la gentillesse de me pretcr les chapitres de sa these encore incdite qui pouvaient m'aider dans le traitemenl de cette question el a bien voulu repondre a mes questions de ndophyte. Qu'elle en soit remerciee. 105. Voir notamment les conclusions de W.W. Hallo sur l'itineraire de Larsa a Emar, Hallo 1964, p. 86. 106. Je renvoie notamment au chapitre 3.III. de Graslin-Thome 2003 sur l'ache- minement du bois de la cote phenicienne (Monts Amanus et Liban principalcment) par Karkemish ou Til Barsip puis par flottage sur l'Euphrate vers Babylone. 402 f. duyrat Suse. Elle se distingue des autres itineraires car elle traverse « des regions habitees et sures » pour reprendre 1'expression d'Herodote ,07. Au contraire, en 401, Cyrus Ie Jeune se detourne de cet itineraire : il lui prefere la route de l'Euphrate, plus directe pour atteindre la Babylonie, et aussi nettement plus discrete 108. Les garanties offertes par la route de Haute Mesopotamie contribuent encore au choix d'Alexandre en juillet 331 : de Thapsaque, « il marcha vers l'interieur, avec a sa droite l'Euphrate et les monts d'Armenie, a travers le pays qu'on appelle Mesopotamie. Mais il ne marcha pas directement sur Babylone a partir de l'Euphrate, parce que, en prenant l'autre route, le trajet etait plus facile pour I'armee a tous points de vue : on trouvait du fourrage vert, pour les chevaux, des vivres produits par la region, et la chaleur n'etait pas acca- blante » l09. Par ailleurs Darius est repute attendre I'armee macedonienne sur le Tigre pour lui en interdire Ie franchissement, information dementie ensuite puisque 1'affrontement a lieu a Arbeles en octobre 331 no. Dans cet itineraire comme dans les precedents, on voit que la route de l'Euphrate est connue nl, mais que la voie la plus confortable et la plus sure passe par le nord et longe ensuite le cours du Haut Tigre. Selon Pline, « Nearque et Onesicrite disent que l'Euphrate est navigable, depuis le Golfe Persique jusqu'a Babylone, sur une longueur de 412 milles » l12, ce qui justifie un trafic plus intense que sur le bas cours du Tigre. A I'epoque paleo-babylonienne, les voyageurs de l'itineraire de Yale commencent d'ailleurs leur periple en remontant l'Euphrate de Larsa 107. Herodote, V 52. Quant a la security de ccs voies, voir le developpement de Briant 1996, p. 377-384. 108. Joannes (dir.) 2001, s.v. « Itineraires », p. 426. 109. Arrien, Anabase III 8, 3. Traduction de P. Savinel, Histoire d'Alexandre, Paris, Editions de Minuit (1984). 110. Arrien, Anabase III 15, 7. 111. Ainsi une partic de la flotte phenicienne qui doit composer la nouvelle armada d'Alexandre dans le Golfe Persique est-elle demontee, amenee par voie de terre jusqu'a Thapsaque ou elle est remontdc et descend le cours du fleuve jusqu'a Baby- lone, Strabon, XVI 1,11; Arrien, Anabase VII 19, 3. L'Euphrate est navigable du nord jusqu'a Babylone d'apres Strabon XVI 1, 9. « Aristobulc dit que les gens de Gerrha transportent la plus grande partie de leurs marchandises sur des embar- cations jusqu'en Babylonie. De la il remontent l'Euphrate avec leur cargaison jusqu'a Thapsaque, et ils 1'acheminent ensuite par voie de terre un peu partout », Strabon, XVI 3, 3. Traduction de J. Auberger, Hisioriens d'Alexandre, Paris, Belles Lettres (2001). Par ailleurs, les Staihmoi parthicoi d'Isidore de Charax, rdputes dater de l'dpoque augusteenne ou du regne de Tibere, longcnt uniqucmcnt rEuphrate de Zeugma a Sfileucie du Tigre, Chaumont 1984. 112. Soit 610 kilometres, Pline, Histoire naturelle VI 124. Traduction de J. Auberger, Historiens d'Alexandre, Paris, Belles Lettres (2001). Enfin, Alexandre lui-meme navigue sur cctte partie du fleuve : Arrien, Anabase VII 21, 1. la circulation monetaire dans l'orient seleucide 403 jusqu'a Babylone ,13. Ce ne sont la que quelques exemples qui confirment I'importance de cet axe. Le trace qui privilegie la traversee de la Haute Mesopotamie puis le piemont a Test du Tigre jusque dans la region de Seleucie du Tigre et Babylone avant d'emprunter le cours inferieur de 1'Euphrate n'a done rien qui doive surprendre. II est connu et pratique depuis des siecles. La localisation des tresors est tres precisement determined par la voie de circulation principale que privi- legient un grand nombre d'itineraires connus des 2e et ler millenaires, y compris dans certains detours (carte 8). En effet, les tresors de Mardin (1GCH 1784), Zivnik (IGCH 1771), Midyat (1GCH 1775, 1782) et Diyarbaktr (CH I 59) s'ecartent de la route de piemont du Taurus et sont assez nombreux pour indiquer F existence d'un contournement que Ton retrouve en fait dans l'itine- raire de retour de Yale et Urbana et dont on connait des troncons aux epoques neo-assyrienne et romaine !14. Cependant, la concentration exclusive de la thesaurisation sur ce trace pose quelques questions. On sait que les regions orientales de Fempire seleucide ont continue d'employer des moyens de paiement traditionnels durant toute Pepoque hellenistique. L'usage de la monnaie au sens grec du terme y est reste limite 115. La cartographie montre d'ailleurs des regions de plus forte concentration : entre Tigre et Euphrate ou des tresors jalonnent tres precisement la route du piemont du Taurus (carte 8); autour de Seleucie du Tigre et Babylone ; en Susiane enfin qui offre la plus grande concentration de tresors. La premiere explication qui vient a Pesprit est qu'on est la dans des zones de paiements royaux reguliers : soldes pour Parmee et les garnisons locales, paiements de Padministration royale dans un couloir de circulation privilegie ou on peut supposer que les Seleucides ont continue d'entretenir les routes royales, les ponts et autres infrastructures necessaires pour garantir les communications entre les differentes parties de Pempire. La monnaie grecque y circule done de facon relativement ordinaire, 113. hallo 1964, p. 66. 114. Au sujet des itineratres de Yale et Urbana, « Si Fitineraire aller doit etre considere comme le plus direct, il a suivi les contreforts mdridionaux du Taurus et la route directe entre le Habur et le Balih, en traversant les monts Hasam et Haba. L'itine- raire de retour, deux fois plus long, represenle done un trajet probablement par le nord, en remontant depuis Harran directement vers les montagnes, pour contourner la partic occidentalc de PIzala et en passant aux environs de Diyarbakir, avant de redescendre vers la route de Viran§ehir. Ce trajet aurait aussi emprunte une partie de la route attestee a Pepoque n<So-assyrienne entre Harran, puis Huzirina (Sultan- tepe) et Amidi (Diyarbakir) ou dite "d'Armdnie" a Pepoque romaine entre Edesse (Urfa) et Ad Tigrem (Diyarbakir)», Joannes 1996, p. 346 ; voir aussi Hallo 1964, p. 82. 115. Sur Pinfluence de la monnaie grecque sur les moyens de paiement en metal precieux en Babylonie achemenide et hellenistique, voir Joannes 1994 ; voir aussi R.J. van der Spek ici-meme, p. 311-315. 404 f. duyrat d'autant mieux que les marchands qui commercenl avec la Mediterranee utilisent eux aussi ce moyen de paiement pour leurs transactions occidentales. Ce sont enfin des lieux de paiement des taxes et impots a I'administration royale, partiellement en argent monnaye et d'autant plus facilement qu'y sont localises les principaux ateliers monetaires royaux 116. Mais les sources sur les routes de Mesopotamie confirment toutes la multiplicity des itineraries possibles. Les Stathmoi parthicoi d'Isidore de Charax eux-memes longent les rives de I'Euphrate et coupent ainsi au plus court, de Zeugma a Babylone 117. La curiosite de la repartition des tresors vient done de ce qu'elle se limite a un axe unique dont 1'importance est connue mais dont on sait aussi qu'il est loin d'etre le seul puisque d'autres voies de circulation etaient empruntees, y compris en passant par des regions desertiques ou semi-desertiques "8. Cette particularity trouve peut-etre une explication dans le type d'economie propre a la Babylonie a l'epoque hellenistique. R.J. van der Spek, ici-meme p. 315-317, souligne a quel point l'economie babylonienne est peu ouverte sur l'exterieur : les fortes variations du prix du grain indiqueraient en effet que seules les recoltes locales arrivent sur le marche. Elles ne sont pas ponderees par des ventes de surplus a 1'etranger ou des approvisionnements exterieurs en cas de mauvaise recolte. F. Joannes, p. 298-300, m'apporte une autre argument en soulignant quant a lui le caractere fortement urbanise de la Babylonie et de facon plus generale le developpement de trois poles particulierement actifs, aux epoques achemenide et seleucide, autour de Ninive, Seleucie du Tigre et Alexandrie de Characene/Antioche/Spasinou. Ces trois poles recoupent les aires de thesaurisation les plus importantes : en Haute Mesopotamie, entre Seleucie et Babylone et plutot dans la region de Suse dans le troisieme cas. Indirectement, ces convergences font de 1'usage de la monnaie en Mesopotamie un phenomene essentiellement urbain. C'est aussi, dans cette region, un moyen de paiement etroitement lie a 1'Etat (paiements et prelevements officiels), limite a certaines regions ou cette pratique grecque a fini par s'ancrer partiellement du fait d'un plus grand brassage des populations et des marchandises. Cette hypothese expliquerait le confinement geographique des tresors dans un couloir de circulation millenaire et son absence presque totale du reste de la Meso- potamie 119. On accepte generalement l'idee d'une monetarisation croissante de 116. Les Iistes d'ateliers donnees pour chaque regne dc Seleucos Ier a Antiochos III par Houghton, lorber 2002, vol. 1, p. 11, 117. 171, 235, 329, 363, montrent la stabi- litc des grands ateliers qui se situent tous sur ce trace : Carrhae (Seleucos Icr, Antiochos ler, Antiochos II), Nisibe (Antiochos II, Seleucos II, Seleucos III, Antiochos III), Seleucie du Tigre, Suse et Ecbatane (tous les regnes). 117. Chaumont 1984. 118. Route par Palmyre dans Graslin-Tiiome 2003 ; oued nord-sud au sud du Sinjar dans Joannes 1992, p. 2-3. la circulation monetaire dans l'orient seleucide 405 l'economie babylonienne a partir de la conquete d'Alexandre i20. Si elle a bien eu lieu, elle semble etre restee l'apanage d'une region tres etroitement limitee. b. Le tournant du IIe siecle 121 Apres l'« episode alexandrin », le IIP s. marque un retour a une circulation plus variee dans l'empire seleucide, mais exclusivement composee de monnaies de poids attique. G. Le Rider rappelle que, jusqu'a la defaite d'Antiochos III contre les Romains, il existe en Mediterranee orientale une vaste zone de circu- lation d'etalon attique qui englobe, en plus de l'empire seleucide, les royaumes de Pergame, du Pont, de Bithynie, de Cappadoce et de Macedoine avec ses dependances 122. A titre d'exemple, une etude recente de K. Panagopoulou sur la Macedoine du IIP s. insiste sur 1'ouverture du royaume aux monnayages de poids attique de toutes origines : « It may in fact be argued that the Attic weight standard allowed for considerable flexibility in the acceptance in Macedonia of coinages struck by various issuing authorities from the Greek mainland, the Seleukid empire and the West» (p. 349) ; et plus loin : « The bulk of foreign currency in hoards from Macedonia and mainland Greece also indicates the easy acceptance in Macedonia of foreign money in transactions following the Attic weight standard » (p. 358) 123. L'empire seleucide se caracterise par la forte presence d'alexandres et de tetradrachmes des Diadoques. Cette ouverture n'a alors rien de remarquable, l'usage de l'etalon attique etant tres repandu I24. C'est le systeme ferme mis en place par Ptolemee Soter qui parait original a cette epoque. Dans cette perspective, le IP siecle marque un reel tournant: apres la paix d'Apamee, a une date discutee, les Attalides instaurent un systeme ferme ou 119. Toujours au sujet de la localisation des tresors, il est remarquable que la production de tetradrachmes d'Alexandre, tres abondante a Babylone, n'ait pas 6l6 the'saurisee sur place. J'ai montrc" ailleurs que leur thesaurisation etait particulicrement concentres dans la partie occidentale de l'empire seleucide et en Egypte : on compte dix tresors contenant plus de 20 tetradrachmes de Babylone localises entrc Akcakale (Osrhoene) et Kuft (Moyenne Egypte), Duyrat 2003, p. 49 et carte 1. C'est le signe que ces productions servaient a des paiements destines a 1*(Stranger. On pense en premier lieu aux veterans des armees d'Alexandre et de ses successeurs recevant leurs soldes a Tissue de leur engagement. Cf. A. Houghton ici- meme, p. 52-53 ; R.J. van der Spck, ici-meme p. 317-318, fait la meme observation a partir des tresors d'Asie Mineure. 120. Voir par exemple van der Spek, ici-meme, p. 311-317. 121. Je ne me livre ici qu'a quelques observations globales. Pour une reflexion approfondie sur la production et la circulation monetaires dans l'empire seleucide au IP s., voir A. Houghton ici-meme p. 49-79. 122. LE Rider 1997, p. 824. 123. Panagopoulou 2001. 124. Contrairement a Marcellesi 2000, p. 329-330. 406 f. duyrat ie cistophore a un cours force 125. Sensiblement a la meme epoque, Persee (179- 168) abandonne l'etalon attique dans son royaume de Macedoine pour recourir lui aussi a un etalon allege qui lui assure de nouvelles rentrees d'argent indis- pensables dans sa guerre contre Rome l26. Une circulation monetaire fermee permet de gros benefices au change et a I'exportation pour 1'Etat qui la decide. Les royaumes hellenistiques ne sont pas les premiers a 1'avoir pratiquee et on a de nombreux exemples de cites, aux epoque classique et hellenistique, qui jouent sur une double circulation monetaire, entre monnaie internationale de poids attique et monnaie epichorique d'etalon allege 127'. L'empire seleucide, au contraire, conserve l'etalon attique et se trouve des lors - mais seulement apres le premier tiers du IP s. - dans une situation ori- ginate puisqu'il reste le seul grand royaume a accepter toutes les devises de ce poids. Les tetradrachmes de poids attique frappes par les cites d'Asie Mineure entre c. 190 et c. 140 affluent alors dans les possessions seleucides (ils sont presents dans 42% des tresors du IP s.) d'abord sous forme d'alexandres a flan large I28, puis sous celle de tetradrachmes civiques a la couronne. G. Le Rider interprete la presence de cette couronne comme « une marque de reconnaissance, comme si, dans la circulation syrienne, a l'uniformite des alexandres avait succede une autre uniformity, donnee par la couronne au revers. On peut supposer que ces monnaies a types varies furent considerees par les autorites syriennes comme un seul numeraire, place sous le signe de la couronne, et il n'est pas exclu que ce numeraire ait obtenu lui aussi une certaine faveur et une cote avantageuse dans les transactions » 129. L'empire seleucide est desormais la seule grande entile politique ;i utiliser cet etalon. Le choix de ces types dans les ateliers d'Asie Mineure n'est done pas du au hasard, mais plutot a la facilite de paiemenl qu'ils assurent dans l'empire seleucide. La production de telles monnaies est suffisamment interessante et reconnue pour qu'Arados, cite auto- nome mais dont le territoire est encastre dans le royaume seleucide, frappe aussi des alexandres civiques (c. 246-168/7), puis des tetradrachmes a la couronne (138/7-44/3) a partir du moment ou la production des ateliers d'Asie Mineure cesse l3°. Enfin, on a vu que le IP s. se caracterise par une augmentation de la thesaurisation tres nette par rapport aux IIP et Ier s. Le lien avec la production est 125. Voir la synthese de le Rider 1989 qui propose de dater 1'introduction du cistophore entre c. 185-180 et c. 175-170 (p. 169). 126. Voir les remarques de Le Rider 2001, p. 276. 127. Les exemples sont nombreux et je me conlente de renvoyer aux etudes rdcentes de Picard 1996 et Marcellesi 2000. 128. Frappds en Asie Mineure surtout entre 190 et 160, Le Rider 1993, p. 53. 129. le Rider 1999, p. 56. 130. duyrat a paraitre (2). la circulation monetaire dans l'orient seleucide 407 delicat a faire 131, de meme, on ne peut que difficilement en deduire une augmen- tation de rusage de la monnaie. Mais cet accroissement du nombre de tresors contribue a faire du IP s. une periode de changements importants en matiere monetaire 132. A partir du Ier s., les emissions des cites autonomes du littoral levantin prennent en partie le relais dans un contexte nouveau puisque apparaissent des zones monetaires fermees. Elles ne sont pas le produit d'un politique seleucide mais le resultat de choix civiques probablement dus a la volonte d'eviter la fuite de numeraire vers les Etats voisins qui pratiquent une politique monetaire fermee. Cette souplesse permet aussi aux cites devenues autonomes de creer des zones de circulation qui leur sont propres et dans lesquelles elles beneficient pour leur propre compte des taxes de change. La plus remarquable est sans doute celle de Phenicie du Nord dont Arados est le principal atelier. Caracterisee par un etalon plus leger que celui des Seleucides, elle permet une circulation restreinte - bien visible dans les tresors 133 - et controlee de 1'argent ainsi que 1'appropriation des benefices qu'elle engendre. Au sud, le domaine hasmoneen est la seule region du Proche-Orient ou on assiste a une thesaurisation repetee des monnaies de bronze frappees par la dynastie. Les satrapies orientales conservent tout au long de la periode une pratique tres differente de celle du littoral mediterranean. De vastes regions sans tresors contrastent avec la concentration des trouvailles dans I'etroite bande de circu- lation qui conduit du Haut Tigre au Golfe Persique et, de la, vers le sud de la Caspienne et I'Asie Centrale. Meme sur cet axe, le nombre de tresors est peu eleve : environ vingt par siecle et sans que le IIC s. marque une evolution parti- culiere en volume. D'autres moyens de paiement demeurent pour les transactions commerciales. En outre, des cultures monetaires regionales fortes persistent: la Babylonie utilisait plusieurs monnayages locaux en plus des alexandres durant le dernier tiers du IVe s. ; la Susiane et la Characene privilegient encore les alexandres et leurs imitations au Ier s. La Mesopotamie du Nord (tresor de Nisibe) ne frappant pas monnaie au Icr s. utilise - et thesaurise - toutes les monnaies de bronze qui y transitent. V. Monnaie et systeme economique Les travaux de G. Le Rider sur les monnayages de I'empire seleucide, par leur ciarte et leur qualite, forment la base de nombreuses reflexions et sont meme 131. En effet, le nombre de tresors enfouis tient plus au contexte politique et militaire qu'au volume d'argent en circulation. 132. Je rejoins done, par d'autres voies, les conclusions de A. Houghton ici-meme p. 66- 69. 133. Duyrat a paraltre (2). 408 f. duyrat la reference exclusive sur certains sujets. lis embrassent en effet la numismatique du royaume seleucide dans la longue duree comme dans son etendue geogra- phique, dans le detail de ses frappes comme dans 1'analyse globale, en tenant toujours compte des autres sources existantes. G. Le Rider n'a cependant redige qu'une seule veritable synthese sur ce sujet: le resume de son cours du College de France paru en 1997. Ces quelques pages forment done un article de reference tres consulte en l'absence d'un ouvrage plus etoffe. Or les positions qui y sont defendues sont, par bien des aspects, plus tranchees que celles de ses autres travaux sur les Seleucides 134. On y retrouve deux interpretations principales de la politique monetaire des Seleucides : leurs intentions liberales en matiere monetaire et leur opposition a la politique lagide. Or il me semble que ces positions doivent etre discutees, d'autant qu'elles induisent une certaine lecture de l'economie du royaume seleucide, la monnaie etant au cceur des paiements officiels (armee, administration, depenses, etc.). a. Intentions liberales des Seleucides On sait que le IIP s. se caracterise par l'existence d'une vaste zone d'uti- lisation de l'etalon attique en Mediterranee orientale. G. Le Rider donne une interpretation tres volontariste de sa mise en place : « Une large zone de libre circulation des numeraires de poids attique, au sein desquels les alexandres tenaient une place de choix, avait done et6 creee au debut de l'epoque helle- nistique : il est probable que le royaume seleucide, du fait de sa puissance et de son immensite geographique, joua un role essentiel dans la mise en place et dans le maintien de cette organisation. [...] L'entente qui regna au IIP siecle entre les souverains seleucide et macedonien favorisa, on n'en peut douter, le bon fonctionnement du dispositif etabli, et celui-ci contribua peut-etre en retour a la permanence des relations cordiales entre les deux dynasties » l35. Cette description suggere l'elaboration d'une zone de libre circulation monetaire par les souverains du IIP s., essentiellement seleucides et macedoniens. L'obser- vation des tresors des annees 325-300 conduit cependant a nuancer cette ana- lyse : ceux de la facade mediterraneenne du Levant (argent, or et bronze), Egypte 134. Pour une critique de ces positions, voir P. Vargyas, ici-meme, p. 333-341. 135. Le Rider 1997, p. 824. L'iddc d'une volonte commune de maintenir un dtalon inter- national est fortement presentc chez Rostovtzeff 1939, p. 287 notammcnt: les tresors orientaux « convey first and foremost the idea of an effort made by the members of the Hellenistic balance of power to keep up the unity of the Hellenistic world as regards money circulation : their common Attic standard and first and foremost the abundance of Philippi, Alexanders, and Lysimachi [...] were the vehicles of this unity. The currency of the Eastern part of the Hellenistic world appears to us as international in its very essence. No efforts to specifically enforce one or another currency in one or another of the Hellenistic states are noticeable » LA CIRCULATION MONETAIRE DANS L'ORIENT SELEUdDE 409 comprise 13G, et ceux de monnaies d'or dans toute la Mediterranee orientale 137 montrent une presence ecrasante des alexandres, de meme qu'un net accrois- sement de la thesaurisation, sans doute du aux conflits multiples de la periode, mais qui caracterisent certainement aussi une augmentation de la masse mone- taire en circulation et de 1'utilisation de la monnaie l38. La production des alexandres a en grande partie ete le fait des Diadoques qui ont continue la frappe de ces monnaies, essentiellement pour payer leurs nombreuses armies deja accoutumees ii ce numeraire. Cette poussee associee au fait que les nouveaux dirigeants de l'ancien Orient achemenide sont tous de culture greco-macedo- nienne a certainement suffi a instaurer chez les dirigeants et les nouvelles elites 1'habitude de ces modes de paiement reconnus partout dans un monde desormais beaucoup plus ouvert. Le principe d'un monnayage royal de poids attique circulant partout etait acquis avant que Seleucos Ier ou les Antigonides ne fondent leurs royaumes et c'est peut-etre forcer les sources que d'attribuer a ces rois la volonte de creer une zone monetaire ouverte. De la presence massive des alexandres dans les tresors orientaux du IIP s., G. Le Rider tire aussi la conclusion que les Seleucides ont donne cours legal a cette devise dans leurs possessions. II poursuit avec ces mots : « Les Seleucides, en ne faisant pas de leur propre numeraire la seule monnaie legale du royaume, se privaient d'une source importante de revenus. II etait habituel que la monnaie emise par un Etat fut la seule a avoir cours dans les limites de cet Etat: les monnaies etrangeres devaient done etre echangees et les operations de change procuraient des profits substantiels » 139. Ce raisonnement a toute sa valeur dans une cite grecque ou la monnaie etait con^ue en ces termes. L'empire seleucide, de ce point de vue, paratt plutot l'heritier des Achemenides : la circulation y etait traditionnellement ouverte, les ateliers orientaux et les frappes royales satis- faisant en bonne partie les besoins des regions qui avaient l'habitude d'utiliser la monnaie 140. La conquete macedonienne et les frappes massives d'alexandres poursuivies sous les Diadoques, puis le systeme fiscal des Seleucides, ont etendu l'usage de la monnaie et implante durablement 1'etalon attique. Ces derniers ont poursuivi en ce sens, sans exageration cependant comme le montre dans ce volume Particle de A. Houghton, p. 49-79, comme le montre aussi le corpus des 136. Duyrat a paraitre (1). 137. Conference donnee au Centre G. Glotz (Sorbonne), 17 novembre 2003. 138. Ainsi les tresors egyptiens du dernier quart du IVe s. ne comporient-ils plus de monnaies coupecs, contrairement a ceux de la periode anterieure. 139. LE RIDER 1986, p. 33. 140. Voir supra p. 383-386. 410 f. duyrat monnaies seleucides d'Antioche dont la production annuelle est dans l'ensemble tres moderee 141. L'interpretation de la politique monetaire des Seleucides proposee par G. Le Rider ne se laisse finalement pas facilement saisir, en 1'absence d'un ouvrage de synthese sur la question. Dans son livre de 2003, la part de l'heritage d'Alexandre est soulignee de maniere accentuee 142. Les travaux de 1986 et 1997 privilegient un choix politique - accepter tout numeraire de poids attique - choix qui n'est pas seulement une liberalite faite a leurs possessions mais une mesure de portee economique destinee a enrichir l'empire et le roi. En cela, ils s'oppo- seraient aux Lagides reputes avoir privilegie une politique exactement inverse. b. Opposition entre Seleucides et Lagides G. Le Rider, qui utilise habituellement des tournures prudentes pour presenter ses analyses, est plus tranche dans son interpretation de la reforme de Ptolemee Soter : « Les Ptolemees procederent a un controle strict de la masse des monnaies d'or et d'argent en circulation sur leur territoire 143, et finalement remplacerent, dans la chora egyptienne, le metal precieux par du numeraire de bronze. Ces mesures, qui contribuerent a maintenir des prix competitifs a I'exportation, furent un des facteurs de la richesse de ces rois, mais ne semblent pas avoir favorise l'amelioration du niveau de vie a l'interieur du pays. Les Seleucides, au contraire, autant que nous pouvons en juger, mirent en place un systeme beaucoup plus liberal, propre a fournir un instrument utile au develop- pement des exploitations, des entreprises et du commerce. Ces rois ont pu renoncer de bon cceur a certaines ressources que leur aurait procure une autre organisation monetaire : si mon interpretation est bonne, ils ont en fait profite largement de 1'accroissement du mouvement des affaires, qui augmentait le produit des taxes et le rendement des diverses impositions. L'enrichissement de leurs sujets les aurait enrichis eux-memes » 144. Cette volonte politique est affirmee des Particle de 1986 : il s'agit pour les Seleucides d'assurer l'approvi- sionnement monetaire de l'empire en numeraire de poids attique en s'epargnant « la lourde bureaucratie que les Lagides avaient du mettre en place pour orga- niser leur monopole monetaire » et en reduisant « les depenses de fonction- nement de leurs ateliers monetaires » ,45, tout en s'assurant une abondance suffisante de numeraire pour garantir la fluidite des echanges. Bien que G. Le Rider ait note que « la politique monetaire des Seleucides [...] presente quelque 141. LeRidf.r 1999 et mon compte rendu avec tableaux synthctiques de la production dans la Revue mtmismalique (2002), p. 408-417. 142. Ln.RlDER 2003, p. 339. 143. Position contestee par deCallatay a paraltre. 144. Le Rider 1997, p. 827 ; meme approche dans LE Rider 1989, p. 180 nolamment. 145. le Rider 1986, p. 35-36. la circulation monetaire dans l'orient SELEUC1DE 411 ressemblance avec celle des Achemenides, les anciens mattres du meme territoire » ,46, il fonde l'essentiel de son raisonnement sur l'opposition entre le systeme lagide, ferme et controle 147, et un systeme repute ouvert, et done liberal, construit par les Seleucides avec une intention fiscale nette : « l'exemple ache- menide ne doit pas conduire a minimiser l'interet du systeme mis en place par les Seleucides. Utilisant le prestige et le nombre des alexandres, ils creerent un courant monetaire auquel participerent plusieurs Etats, et qui fut domine par cette monnaie » 148. Cette interpretation prete aux anciens des capacites d'ana- lyse economique et de projection peut-etre un peu trop modernes. En outre, les rois seleucides eurent-ils reellement la possibilite de choisir un type de circu- lation monetaire et un type de developpement economique ? Ils rencontrerent les memes difficultes que les Achemenides et Alexandre dans la maitrise politique d'un empire a I'echelle d'un continent. Comment imaginer dans ces conditions autre chose qu'un systeme monetaire ouvert, fonde sur les habitudes anterieures bien etablies par les Achemenides et renforcdes par la large diffusion des alexandres ? II faut done nuancer ces positions et on peut d'ailleurs le faire en s'appuyant sur les travaux de fond de G. Le Rider qui donnent souvent une analyse moins contrastee : le poids des heritages, celui de 1'evolution generate de la circulation monetaire et des pratiques financieres, notamment au IP s. et en partie en fonction de l'activite militaire des rois et de leur capacite a garantir les frontieres, enfin la grande inertie de l'empire sdleucide due a ses dimensions et a la diversite des habitudes regionales sont autant de facteurs qui echappent plus ou moins a la volonte royale et conditionnent l'organisation du systeme mone- taire. A. Houghton, (ici-meme p. 66) rappelle d'ailleurs comment les lambeaux de possessions seleucides, au Ier s., se cloisonnent du point de vue monetaire. L'ouverture caracterisait un empire de vastes dimensions, elle disparait avec lui. Conclusion Dessiner ces quelques cartes de circulation monetaire dans I'Orient helle- nistique revient a ouvrir la boite de Pandore : source d'interpretation difficile, la monnaie n'a Iongtemps ete exploitee que pour son iconographie. Sa fonction politique a aussi ete mise en valeur par les historiens. II paraft cependant difficile d'ignorer son role dans l'economie de I'Antiquite. Les articles de F. Joannes et R.J. van der Spek, dans ce meme volume, soulignent la complexite de l'orga- nisation economique de la Babylonie hellenistique, entre interventionnisme royal 146. le rider 1986, p. 36-37. 147. Dont il fait d'ailleurs une description ires detaillee, justement dans l'arlicle qu'il consacre a la circulation monetaire de l'empire seleucide au II1C s: le Rider 1986, p. 39-48, soit 10 pages sur un article qui en compte 48. 148. Le Rider 1986, p. 37-38. 412 p. duyrat et economie de marche. De meme, la fonction economique de la monnaie - et done sa presence - ne peut etre consideree de maniere unifiee. Elle evolue dans le temps et dans l'espace et ne se Iaisse pas facilement cerner, meme dans les regions ou nous disposons de textes evoquant l'organisation economique. La Babylonie, et la Mesopotamie en general, en offrent un exemple frappant. La simple etude des tresors monetaires montre une utilisation de la monnaie etroi- tement limitee a un axe majeur de circulation et d'echanges. Elle laisse supposer un phenomene essentiellement urbain (les concentrations sont plus fortes dans les trois grandes regions d'activite que sont la Haute Mesopotamie, la region de Seleucie et la Susiane) ; et Ton soupgonne volontiers qu'elle est le reflet de l'activite etatique (prelevements et paiements), peut-etre aussi celui des commu- nautes grecques installees dans les villes de la region. En Mesopotamie, l'etude de la production et de la circulation monetaire apparait done comme un indi- cateur economique tres partiel - mais en est-il de globaux ? -, la « fuite vers l'ouest» de la production des grands ateliers regionaux accentuant encore ce phenomene - fuite probablement liee aux destinataires des paiements (merce- naires, etc.) et au fait que la cote mediterraneenne, grande utilisatrice de monnaie, aspire une partie du numeraire. A 1'inverse, la cote Ievantine parait faire un usage generalise et croissant de monnaies d'argent et meme de bronze, surtout a partir du Ier s. Les tresors sont nombreux, les productions locales se multiplient et se cloisonnent avec la deliquescence de l'empire seleucide. Dans ce cas de figure, la monnaie pourrait sans doute etre considdree comme un indicateur economique plus sur, puisque plus repandu, meme si une partie non negligeable des paiements continuait de se faire sous d'autres formes. Quelle que soit la difficulte d'interpretation, il ne semble done pas possible de 1'ecarter a priori d'une reflexion d'ensemble sur l'economie de l'empire seleucide, d'autant que toutes nos sources sont partielles et necessitent un traitement approprie sous peine d'erreurs importantes, comme le rappelle R.J. van der Spek (p. 309-310) au sujet des journaux astronomiques babyloniens. Frederique DUYRAT Universite d'Orleans UMR 5060 du CNRS Intervention de Makis Apcrghis Voire carte montre la correspondance des localisations de trouvailles monetaires avec les grandes routes. Je pense que les trouvailles pouvaient mieux etre mises en correlation avec les regions de construction des villes nouvelles par les Seleucides: la Syrie du nord, la Mdsopotamie du nord, la region de Seleucie du Tigre vers Test le long dc la Diyala jusqu'a Ecbatane, la cote septentrionale du Golfe Persique, la Bactriane orientale, etc. Vous avez mentionne sculement trois trouvailles sur le cours de 1'Euphrate, qui correspondent, peut-eire, au fait qu'il n'y avait pas de nouvelles fondations seleucides la circulation monetaire dans l'orient seleucide 413 dans cette region. J'affirme dans mon livre que les ateliers monetaires scleucides les plus importants dtaient situes dans les capilales des provinces, mais que d'autres ateliers ont ete etablis sur les lieux des travaux de construction des villcs les plus significatives. References bibliographiques apergiiis 2001 M. APERGH1S, « Population - Production - Taxation - Coinage. A model for the Seleucid economy », in Z. Archibald, J. 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